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mardi 6 novembre 2012

Vers des négociations en Syrie?


On a déjà croisé Joshua Landis sur ce blog. Landis est un universitaire Américain spécialiste de la Syrie : il intervient régulièrement dans les médias (BBC, al Jazeera, Time Magazine etc.) et il anime le blog Syria Comment.

Son attitude vis-à-vis des évènements en cours dans ce pays a connu une évolution tous à fait saisissante. Son approche au départ était empreinte de neutralité, même s’il considérait que le régime en place ne pourrait pas tenir face aux troubles qui commençaient à s’emparer du pays. Il n’hésitait pas cependant à signaler deux aspects largement ignorés par les médias occidentaux : le premier était l’intervention dès le début d’éléments armés dont l’action ne relevait pas de l’amateurisme ou de l’improvisation, et le deuxième était la manipulation de l’information, notamment par le truchement de vidéos.

Landis n’a jamais pensé que la Syrie pouvait passer rapidement à la démocratie et certainement pas par le biais d’un mouvement violent. C’est pourquoi, tout en essayant de rester neutre, il s’était montré (prudemment) favorable aux réformes proposées par le régime syrien. Joshua Landis a progressivement abandonné sa position neutre (souvent interprétée  comme favorable au régime) pour appeler ouvertement à l’armement des milices rebelles et à leur dotation notamment en missiles sol-air.

Difficile de comprendre les raisons de cette évolution. Peut-être tiennent-elles à l’influence de sa belle famille syrienne (Landis est mariée avec une Syrienne, fille d’un officier supérieur en retraite), ou à la conviction qu’il faut en finir le plus vite possible parce que la chute du régime est inévitable ou encore pour prétendre jouer un rôle dans l’ingénierie politique et sociale que les Etats Unis mettraient en application en cas de renversement du régime.
Joshua Landis (assis) en famille à la résidence d'Imad Mustafa, ambassadeur de Syrie à Washington
Ce ne sont bien sûr que des conjectures.

Dans un article tout récent, Landis s’intéresse à la dernière tentative de Washington pour organiser l’opposition syrienne et obtenir la constitution d’un gouvernement en exil. Hillary Clinton s’est en effet aperçue qu’en matière de putsch et autres coups d’Etat, on était jamais mieux servi que par soi-même et qu’il était temps de mettre un terme à la fiction d’une opposition syrienne qui aurait une volonté de conduire son pays vers la démocratie.

Nous savons pourtant, et Landis le dit ici subrepticement, que la première mouture de l’opposition syrienne était déjà made in Washington. Le problème étant que cette opposition dûment salariée par les Occidentaux n’ayant aucune prise sur la réalité du terrain, il a bien fallu qu’elle accepte d’autres opposants dans ses rangs. D’où une cacophonie et des rivalités qui font la part belle à ce qu’on appelle salafistes et djihadistes qui dominent politiquement et sur le terrain de la lutte armée.

Les motifs des réserves de Washington ne sont pas forcément ceux qu’avance Joshua Landis qui s’imagine que Hillary Clinton a quelque chose à faire des droits de l’homme, comme si elle s’en souciait  en Libye, en Afghanistan ou au Pakistan pour ne citer que quelques pays où l’armée des Etats Unis intervient.

Landis pense que la démarche de Mme Clinton est vouée à l’échec. Il est vrai qu’on peut se demander pourquoi elle a lancé cette initiative à quelques jours de l’élection présidentielle américaine en n’ayant aucune garantie que ce travail sera poursuivi en cas de changement d’administration.

Parce que seule la proximité de l’élection semble donner un caractère d’urgence à un processus qui prend nécessairement un peu de temps. D'autant que l'affaiblissement progressif de la Syrie n'est pas pour déranger les Etats Unis.  Et le processus dont on parle  fait peut-être partie d’une démarche qui admettrait que la sortie de crise doit être négociée et qu’à cette fin il conviendrait d’avoir un partenaire crédible et présentable à mettre en face du gouvernement syrien. Sami Moubayed, dans Asia Times, avance que la prochaine administration américaine, quelle qu’elle soit, poursuivra la même politique en Syrie qui se fonde sur une approche proposée par Riad Seif, un ancien député au parlement syrien.

Ou, tout simplement, que c’est la dernière tentative des Etats Unis avant jet de l’éponge comme ils avaient dû le faire à deux reprises en Syrie dans les années 1950.

Les efforts de Clinton pour constituer un gouvernement syrien en exil semblent voués à l’échec

par Joshua Landis, Syria Comment (USA) 3 novembre 2012 traduit de l'anglais par Djazaïri

L’opposition syrienne a déjà commencé à renvoyer des piques et ses factions jalouses semblent décidées à couler la dernière initiative de Washington. Hillary Clinton fait une ultime tentative pour réunir des personnes issues des couches sociales supérieures dans un leadership «laïcard» [secularish] pour la rébellion syrienne. Un chant du cygne ?

Le plan A de Washington qui était la création du Conseil National Syrien (CNS) a mordu la poussière. Tout le monde s’accorde à dire que Mme Clinton ne peut même plus supporter d’entendre prononcer le nom du CNS.

Le plan B était la mise en place à Istanbul d’un bureau de liaison US pour rencontrer et établir le profil des chefs des milices syriennes et des directeurs des comités locaux de coordination. Les chefs de milices ont provoqué l’inquiétude de Washington et de la CIA. Ce qui en est ressorti, c’est qu’ils étaient «infiltrés» par des hommes du type salafiste et al Qaïda.

Le plan C est actuellement en cours. Il s’agit de retourner vers le Syriens éduqués dans l’espoir d’en tirer rapidement quelque chose qui fonctionne. Clinton est en train de reconstituer une sorte de leadership pro-américain à partir d’éléments du vieux CNS en ajoutant force membres des Comités de Coordination, certains transfuges du gouvernement et d’autres qui viendront les rejoindre. On a comme l’impression que le CNS boycotte cette démarche. Michel Kilo a dit qu’il ne s’y associerait pas. D’autres ont choisi une attitude attentiste.

L’objet de cet exercice semble d’obtenir qu’une sorte d’élite éduqué pro-américaine adhère à un effort militaire qui semble trop islamiste au goût de Washington et pas trop respectueux des droits de l’homme.

Mais cette correction de trajectoire de dernière minute peut-elle marcher ?

Cette démarche est presque identique à celle de la Grande Bretagne et des Etats Unis dans les années 1950 pour empêcher la Syrie de tomber entre les mains de l’URSS, de Nasser et de la gauche baathiste.

Eisenhower et Anthony Eden avaient fait tout ce qu’ils pouvaient en 1956 pour pousser les élites citadines syriennes à coopérer dans un coup d’Etat pro-occidental, mais en vain. Les deux plus grands partis représentés au parlement – le Parti Populaire d’Alep et le Parti National de Damas avaient refusé de coopérer ensemble afin d’éviter une révolution. Les politiciens Syriens pro-occidentaux d’étaient insultés et s’étaient combattus avec une telle virulence que les diplomates Occidentaux s’arrachaient les cheveux de désespoir alors qu’ils essayaient d’empêcher la Syrie d’aller bers les «cocos.»

 Quand le coup de force  échoua, beaucoup de grands notables Syriens pro occidentaux furent accusés de trahison et fuirent le pays. En 1957, les Etats Unis tentèrent de réaliser un autre putsch. «Le « coup américain », ainsi qu’il avait été désigné, n’avait pas eu plus de succès. Certains des agents de la CIA qui étaient chargés de gérer les Syriens sont encore vivants. D’autres politiciens Syriens favorables à l’occident avaient été obligé de fuir le pays. Déstabilisée par la tentative ratée de coup d’Etat par Washington, la Syrie annonça la création de la république Arabe Unie à peine quelques mois après. Nasser en devint le président et entreprit une vaste réforme agraire afin de détruire la base économique des notables des villes qui avaient fait alliance avec l’Occident.

Aujourd’hui, Washington tente à nouveau de rallier les élites pro-occidentales de Syrie pour qu’elles travaillent avec l’Amérique. En 1957, la Turquie, l’Arabie Saoudite et l’Irak avaient coopéré aux efforts américains pour un changement de régime. Aujourd’hui, le Qatar remplace l’Irak mais l’axe qui soutient les Etats Unis dans leur « lutte pour la Syrie » a à peine changé. 

Autres aspects qui n’ont pas changé, les luttes intestines parmi les élites syriennes et le ressentiment et la méfiance que les Syriens partagent à l’égard des Etats Unis. Difficile d’être optimiste.

lundi 10 octobre 2011

Syrie:opposition (s) et stratégie de résistance du régime face à l'OTAN


Joshua Landis délaisse un peu son blog Syria Comment mais il ne l’a pas fait sans le remettre entre de bonnes mains comme celles d’Ehsani
Ehsani aborde de front la question d’une intervention étrangère en Syrie et en situé l’éventualité dans le cadre du rapport de forces réel qui semble se dessiner entre le gouvernement syrien et ses opposants
Ehsani souligne que le régime syrien semble pouvoir compter sur une armée et des forces de l’ordre unies et qui lui restent fidèles en dépit de quelques défections anecdotiques En face de lui, l’opposition est morcelée et sait qu’elle n’a aucune chance de dominer la situation sans une assistance étrangère qui ne saurait être autre chose qu’une zone d’exclusion aérienne doublée d’une intervention de troupes au sol
Une démarche qu’Ehsani qualifie de suicidaire pour l’opposition  et que, selon moi, les occidentaux excluent et pas seulement pour des raisons financières ou de politique intérieure Ehsani a raison de dire que la Syrie n’est ni la Tunisie, ni l’Egypte  Le régime syrien diffère des régimes de Moubarak et de Ben Ali sur un point essentiel, c’est qu’il ne fait pas partie comme eux des alliés de l’Occident Et que, alors que les occidentaux, les Etats Unis pour appeler les choses par leur nom, ont pu trouver une solution interne au régime pour essayer d’amener une transition qui ne pénalise pas leurs intérêts, ils n’ont par contre aucune garantie sur ce qui pourrait se passer à Damas
En Syrie, il faudrait mener une vraie révolution et non une révolution de palais comme dans les deux autres dictatures arabes où les révolutions restent à faire, ce qu’ont bien compris les militants les plus lucides
La stratégie la plus économique, aurait été de constituer un Conseil national de Transition sur le mode libyen et de le charger, après les tapis de bombes de rigueur, d’investir telle ou telle ville, telle ou telle infrastructure
A cette fin, il faudrait que l’opposition syrienne dispose d’une base territoriale qui serait un Benghazi du pays de Cham, à partir de laquelle des « rebelles » pourraient réceptionner des armes, s’organiser dans un sanctuaire protégé par une zone d’exclusion aérienne et passer ensuite à l’offensive
 Les autorités syriennes l’ont parfaitement compris et se sont employées à empêcher toute emprise territoriale de l’opposition, que ce soit dans des villes ou aux frontières  Les hypothèses pour une zone d’exclusion aérienne portent sur la Syrie du nord, où des armes pourraient être acheminées des trois pays frontaliers (Irak occupé, Turquie et Liban) et pour la bonne raison que l’aviation sioniste pourrait ainsi avoir les mains libres pour agir dans la Syrie du sud, la zone qui jouxte le plateau du Golan occupé et comprend la capitale, Damas
Les Occidentaux ont une longue expérience impériale de dévastation et leur façon d’appréhender le cas syrien en tire parti, mêlant le scénario de la destruction de l’Irak à celui de la dévastation de la Libye
Ce ne sont que conjectures parce que, pour l’instant, le pouvoir syrien a réussi à empêcher, veto ou pas de la Russie et de la Chine, la création sur le terrain de conditions de nature à assurer le succès militaire à moindre coût d’une opération de l’OTAN Les occidentaux  ne sont en réalité pas prêts à une nouvelle expédition qui serait à très haut risque, non seulement pour eux mais pour leur petit protégé sioniste
Reste désormais à voir comment la Syrie va supporter les sanctions économiques, onusiennes ou unilatérales (ces dernières étant des déclarations de guerre déguisées) C’est là en réalité qu’est le point faible du régime syrien et une aggravation de la situation économique pourrait miner sa base et faire basculer le pays dans une guerre civile dans le style de ce qu’a connu l’Algérie
Maintenant Bachar al-Assad a tendu la main à certains de ses opposants, une ouverture que ces derniers ont rejetée, forts du soutien que leur apportent les Occidentaux et les monarchies progressistes du Golfe ou du Maghreb
Comme en Libye, ils ont donc fait le choix de la stratégie du pire pour le peuple syrien.

Par Ehsani, Syria Comment (USA)  7 octobre 2011 traduit de l’anglais par Djazaïri
A l’approche du 7ème mois des troubles en Syrie, ce qui suit devient évident:
1- Il est peu probable que la cohésion de l’armée syrienne et de  l’appareil sécuritaire vole en éclat à brève échéance. Ils est certain que des désertions ont eu lieu, mais c’est un phénomène trop sporadique pour entamer de manière significative le contrôle de l’armée sur le territoire syrien.
2 Le moment décisif de ces derniers mois est intervenu juste avant le mois de Ramadan. Hama était sur le point d’échapper au contrôle du pouvoir central. L’éventualité d’une entrée de l’armée dans Hama n’avait jamais été perdue de vue à Damas. A la fin, le risque de l’attentisme a été jugé trop important. Laisser les choses filer à Hama pendant tout le mois de Ramadan aurait rendu par la suite beaucoup plus difficiles les tentatives pour en reprendre le contrôle. Aucun des dirigeants Syriens ne voulait d’un autre Benghazi en Syrie. C’est pourquoi les blindés sont intervenus précédemment à Deraa et à Rastan tout récemment. Damas ne permettra à aucune portion du territoire d’échapper à son contrôle.
3 – Devant une armée forte et unie, qui a été capable d’exercer un contrôle complet de l’ensemble du territoire, l’opposition doit comprendre dès maintenant que vaincre le régime militairement ne pourra pas se faire sans aide étrangère. La Syrie n’est pas la Tunisie ou l’Egypte. Le soulèvement populaire qui devait balayer le régime syrien était une  option séduisante en théorie. Les membres de l’opposition syrienne se proposaient de suivre cette voie. En pratique, cependant, elle n’a donné aucun résultat discernable pour l’instant.
4- Reste l’aide étrangère. Ce qui peut signifier une de ces trois choses:
·         Des soldats étrangers sur le terrain
·         Une zone d’exclusion aérienne
·        L’armement d’organisations de l’intérieur dans l’espoir de renverser le régime militairement. .
C’est à cause cde cette dernière éventualité que les autorités syriennes font en sorte qu’aucun pouce de territoire n’échappe à leur contrôle. Une telle zone incontrôlée servirait tout bonnement de base et de destination pour les cargaisons d’armes étrangères et constituerait un Benghazi syrien. Les lots d’armement qui ont pu entrer jusqu’à présent sont arrivés de manière sporadique et en quantités trop faibles pour représenter un vrai risque stratégique pour les forces armées du pays. En fait, l’armée syrienne et les forces de sécurité ont une telle supériorité numérique et en puissance de feu qu’il semble presque impossible que cette stratégie puisse réussir en définitive. L’opposition n’a pratiquement aucune chance de vaincre l’armée, quelle que soit la quantité d’armes qu’elle pourrait obtenir unilatéralement de l’étranger.
Dans un reportage exclusive intitulé – La guerre est la seule option pour renverser le leader Syrien, le colonel Riad al-As’aad semble appeler la communauté internationale à fournir des armes aux rebelles et à imposer une zone d’exclusion aérienne. Il conclut en disant :
« Si on ne nous en donne pas, nous nous battrons à mains nues jusqu’au renversement du régime. Je dis à Bachar al-Assad, le peuple est plus fort que vous. »
Le fait est que ce colonel se rend compte qu’armer les rebelles depuis l’étranger nécessite à la fois une adresse en Syrie (Rastan ou Jabal al zawye) ET une zone d’exclusion aérienne.
Mais qu’est-ce qu’une zone d’exclusion aérienne? Le concept semble assez trompeur dans le sens que l’armée de l’air syrienne n’a pas été exactement active dans la lutte contre les insurgés avec des armes chimiques (Irak) ou d’autres chose du même genre. On peut considérer ce concept comme le prélude ou le parent pauvre de la première option qui consiste à envoyer des soldats étrangers sur le terrain. La zone d’exclusion aérienne, si elle devait être créée, impliquerait sans doute le repérage et l’affaiblissement du vaste dispositif de missiles sol-air de l’armée syrienne.
Saddam avait survécu à tout ce qu’on avait utilisé contre lui, y compris la zone d’exclusion aérienne, jusqu’à l’entrée en action de troupe au sol. Dès que cette phase est intervenue, son régime s’est tout simplement écroulé en quelques jours.
Ai le succès initial occidental a eu un effet grisant, ce qui s’est passé par la suite a été suffisant pour convaincre même les éléments les plus bellicistes de Washington qu’une répétition de cette expérimentation en Syrie ne pourrait pas être comprise aujourd’hui. Les USA n’ont pas les reins assez solides en ce moment, ni politiquement, ni militairement, ni financièrement pour une telle aventure.
Le Conseil National Syrien récemment formé se trouve devant un dilemme au sujet d’ l’intervention étrangère. Dit simplement, l’opposition sait qu’il est pratiquement impossible de renverser ce régime sans aide étrangère. Ils savent cependant aussi qu’inviter à une intervention étrangère en Syrie revient à un suicide politique. Ce qui en résulte est une réponse politique confuse et des réponses en demi-teinte.
Pour être précis, la non intervention étrangère a été la ligne partisane constant. Lors de son dernier entretien avec al Jazeera, M. Ghalioun avait appelé à des « observateurs internationaux pour aider à la protection des civils. » Quoique ça ne sonne pas comme une intervention militaire étrangère, c’est sûrement le prélude d’une intervention de ce genre. Que se passerait-il si une équipe d’observateurs internationaux  (l’UNIFIL ?) se faisait tirer dessus ou tuer ? La communauté internationale devrait-elle alors envoyer de véritables forces armées pour protéger les observateurs ?
Le Conseil national Syrien va probablement tourner autour du pot et éviter de s’exprimer directement sur le sujet. C’est parce qu’il est dans une situation inextricable. Avec l’évolution de ce conflit, le temps va venir où le Conseil national Syrien sera au pied du mur et dire de manière convaincante comment il compte transformer en réalité sur le terrain le slogan « Isqat al Nizam.» (renverser le régime).

dimanche 27 mars 2011

Vers la fin du régime baathiste en Syrie?


Joshua Landis est un universitaire américain spécialiste de la Syrie et qui anime un site internet intitulé justement « Syria Comment »
Dans un sens, ce qui se passe en Syrie ressemble beaucoup plus à ce qui s’est passé en Tunisie qu’aux événements vécus par exemple au Yémen ou en Egypte avec une réaction populaire spontanée pour protester contre l’arbitraire du pouvoir suivie par une répression d’une brutalité extrême. Comme en Tunisie, l’épicentre de la contestation est une cité restée aux marges du développement incontestable qu’ont pu connaître d’autres agglomérations comme Damas ou Lattaquié.
Landis nous propose son analyse des éléments qui pourraient faire que la crise actuelle en Syrie débouche sur une insurrection généralisée avant d’aller vers une guerre civile et/ou un changement de régime. Landis fait une lecture en termes de classes sociales combinée avec la réalité segmentaire de la Syrie et nous explique que la clef du destin du régime de Damas se trouve dans le maintien de l’alliance nouée entre les militaires alaouites et la bourgeoisie sunnite.
Landis est pessimiste sur la possibilité pour le régime d’aménager une transition en douceur, ce qui ne veut pas dire forcément qu’il est déjà au bout du rouleau. Il note en particulier que, contrairement au cas tunisien, l’armée semble rester fidèle au président .D’un autre côté, Angry Arab annonce, sans entrer pour l’instant dans les détails, que de sérieux craquements se font jour dans l’élite dirigeante syrienne
L’impopularité du régime baathiste en Syrie n’est un secret pour personne, et ce sont bel et bien les symboles de ce pouvoir qui ont été ciblés par les manifestants telle cette statue d’Hafez al-Assad que des contestataires ont tenté de mettre à bas. Cette hostilité se nourrit aussi bien des travers communs à tous les régimes autoritaires (injustices, corruption, absence de libertés publiques) que des problèmes économiques auxquels sont confrontées les couches sociales populaires et paysannes ou encore de la mémoire des répressions brutales exercées par le régime à différentes périodes de l’histoire du pays. Par ailleurs, les couches sociales favorables au régime le sont avant tout par intérêt, comme toujours.
Il n’empêche que, comme en Libye, des acteurs extérieurs à la scène syrienne s’invitent. Nous avons certes les Américains qui auraient tort de se gêner d’encourager tout ce qui pourrait affaiblir le régime de Damas. Mais, ainsi que le note Joshua Landis d’autres acteurs sont également présents dont l’origine est cependant inconnue : des étrangers armés qui excitent les tensions entre les membres des diverses confessions.
On ne sait rien sur ces étrangers sauf bien sûr qu’ils ‘s’expriment en arabe mais sont cependant reconnus comme étrangers par les autochtones de Syrie. Toutes les hypothèses sont envisageables et , la présence de nombreux réfugiés Palestiniens et surtout Irakiens sur le sol syrien permet à toutes sortes d’individus douteux de se noyer dans la masse.
Peut-on envisager une intervention militaire des Etats Unis et de leurs supplétifs français et britanniques comme en Libye ?
Probablement pas pour plusieurs raisons. La première est de pure forme : autant il y a un consensus politico-médiatique pour dire que Mouammar Kadhafi est « fou », autant il n’existe rien de tel concernant Bachar al-Assad qui est relativement peu connu du grand public. Ensuite, la Syrie tout en étant « prenable » militairement est tout de même un plus gros morceau que la proie facile libyenne et qu’aucune intervention de ce genre ne pourrait se faire sans la participation du régime sioniste. Le régime sioniste a par ailleurs peut-être plus intérêt au maintien du régime baathiste, prévisible et virulent seulement dans le langage, qu’à l’instauration d’une démocratie voire à l’arrivée au pouvoir de quelque chose qui ressemblerait aux Frères Musulmans. Nous avons sans doute ici un point supplémentaire de divergence fondamentale d’intérêts entre les Etats Unis et la voyoucratie sioniste.
Il est enfin douteux que la Turquie se laisse aller à permettre une telle agression à ses frontières (en tout cas pas sans garanties que ses intérêts seront préservés voire renforcés).
Joshua Landis Syria Comment (USA) 25 mars2011 traduit de l’anglais par Djazaïri

Le régime a été ébranlé par les manifestations et propose de procéder à des changements tout en s’accrochant au pouvoir. Mais compte tenu des divisions sectaires et de classes, son destin pourrait bien se trouver entre les mains des élites sunnites.

Le régime baathiste qui dirige la Syrie depuis 48 ans se retrouve dos au mur. Même le président Bachar al-Assad en personne semble avoir été choqué par le niveau de la violence utilisée par les forces de sécurité syriennes pour réprimer les manifestations qui ont commence il y a une semaine, et le jeudi après midi, son cabinet a annoncé des concessions sans précédent aux revendications populaires. Mais la question de savoir si ces concessions vont calmer la contestation où être considérées comme insuffisantes et trop tardives trouvera sa réponse après les prières du vendredi.

Les manifestations ont commence il y a une semaine dans la ville agricole poussiéreuse de Dera’a, près de la frontière avec la Jordanie et avaient été causées par l’arrestation de lycéens pour avoir tracé des graffiti anti-gouvernementaux. Ces manifestations ont rapidement échappé à tout contrôle, rejointes par des milliers de personnes inspirées par la vague de révolutions qui a touché le monde arabe, pour exiger des libertés publiques, la fin de l’état d’urgence et de la corruption. Le gouvernement a réagi brutalement, tuant plus de trente manifestants et en blessant beaucoup d’autres, selon des militants. Des vidéos épouvantables de la répression, diffusées sur internet ces derniers jours, ont suscité la colère des Syriens d’un bout à l’autre du pays.
Jeudi, le régime a commencé à essayer une autre tactique, la porte parole d’Assad, Boutaina Shaaban présentant ses condoléances à la population de Dera’a et reconnaissant leurs demandes comme « légitimes », en insistant cependant pour dire que les informations sur l’importance des manifestations et le nombre des victimes avaient été exagérées. Il est à noter que le président lui-même n’est pas apparu à la télévision depuis le début des troubles politiques en Syrie, apparemment dans l’espoir de se mettre à l’abri de la critique. Mais Shaaban a souligné qu’Assad était complètement opposé aux tirs à balles réelles dans la répression des manifestations. Elle a insisté sur le fait qu’elle était présente dans le bureau présidentiel quand le président a ordonné aux forces de sécurité de s’abstenir de tirer sur les manifestants, « pas une seule balle. »
Mais les seules promesses qui se sont concrétisées sont des hausses de salaires de 30 % pour les fonctionnaires et la libération de tous les militants arrêtés ces dernières semaines.  D’autres réformes que le régime a entrepris d’étudier sont la création d’emplois, la liberté de la presse, l’autorisation de partis politiques d’opposition et la levée de l’état d’urgence. S’ils étaient appliqués, ces changements seraient presque une révolution. Mais beaucoup d’activistes ont déjà rejeté les offres d’Assad qu’ils qualifient de manœuvre dilatoire pour passer sans encombre les journées à venir de funérailles et surtout les prières du vendredi. L’opposition a appelé les Syriens à se rassembler en grand nombre dans les mosquées pour une journée de  la « dignité » et de manifestations.
Pour constituer un défi sérieux à la main mise du régime sur le pouvoir, les militants d’opposition devront étendre leurs actions de protestation au-delà de Dera’a et de ses villages environnants pour toucher les grandes villes. Leur démarche dans ce but place le pays devant un choix aux conséquences importantes. Ils doivent décider si la Syrie est plus comme la Tunisie et l’Egypte où les peuples ont été suffisamment unis pour renverser leurs dirigeants, ou si la Syrie est plus comme l’Irak et le Liban, qui se sont enfoncés dans la guerre civile un factionnalisme sans fin.
Comme le Liban et l’Irak voisins, la Syrie est une société religieusement plurielle et ethniquement diverse. Le président Assad appartient à la secte Alaouite, un dérivé du chiisme dont les adhérents ne représentent que 12 % de la population syrienne. Les manifestations de Dera’a ont incité les Alaouites de la cité côtière de Lattaquié à se rassembler nombreux dans une place du centre ville, Dawwar az-Ziraa, pour montrer leur soutient à leur président aux prises avec des difficultés. Beaucoup ont remplacé les images de leur profil sur Facebook par une photo de Bachar. Les Syriens Chrétiens et d’autres minorités religieuses qui forment 13 autres pour cent de la population syrienne ont aussi montré un large soutien à Assad qui a défendu le sécularisme. Beaucoup se sont causés des frayeurs en imaginant la possibilité que l’agitation politique ouvre la voie aux islamistes, comme ce fut le cas en Irak. Près d’un million de réfugiés Irakiens vivent en Syrie et leur présence témoigne de l’histoire d’un changement de régime qui a mal tourné.
La clef pour la réussite d’une révolution est la division de l’élite syrienne qui comprend la catégorie des hiérarques de l’appareil de sécurité et les grandes familles de commerçants et d’industriels sunnites qui contrôlent l’économie ainsi que la sphère culturelle et morale en Syrie. Si ces élites restent soudées, il est difficile d’envisager  qu’une révolte populaire généralisée mais en ordre dispersé puisse venir à bout du régime. Mais une scission au sein de l’élite entre alaouites et sunnites sonnerait la fin du régime. La cohésion de ces élites est cependant autant une question d’appartenance confessionnelle qu’à une classe sociale.
La centralité de Dera’a dans le soulèvement a peut-être restreint son intérêt pour les élites citadines. La poussiéreuse ville frontalière, caractérisée par les allégeances tribales, la pauvreté et un conservatisme islamique peut inspirer des masses rurales syriennes qui souffrent de la pauvreté, d’une sécheresse prolongée et du chômage, mais les manifestations de masse qui ont eu lieu là bas ont effrayé les élites urbaines syriennes. Même ceux qui partagent avec les ruraux  la colère contre la répression et l’aspiration à la liberté craignent néanmoins les pauvres et la menace du désordre.
En fait, les élites citadines perçoivent le régime lui-même comme une dictature  des gens de la campagne. Le parti Baath qui a pris le pouvoir en 1963 était dominé par de jeunes officiers de l’armée et des éléments ruraux qui avaient à peine plus qu’un niveau scolaire secondaire et une idéologie de bric et de broc mêlant socialisme et arabisme pour les guider. Leur faible niveau d’éducation associé au ressentiment contre la richesse et les privilèges des élites urbaines syriennes fut un poison mortel qui précipita la nationalisation des terres et des entreprises.
Ayant été éduqué dans un milieu privilégié à Damas; le président a plus en commun avec les élites de la capitale qu’avec les alaouites des montagnes de la côte qui portèrent son père au pouvoir. Quand Bachar al-Assad prit sa succession après le décès de son père en 2000, il commença à libéraliser l’économie et la société. La haute culture a pris son essor, les importations de l’étranger comme le tourisme et les arts ont été revivifiés. La Syrie est un endroit formidable si on a de l’argent, la vie est amusante et trépidante pour les gens aisés.
Pour la majorité pauvre, par contre, le paysage est sombre. Un tiers de la population vit avec deux dollars par jour ou moins. Le chômage est endémique et quatre années de sécheresse ont réduit la campagne de l’est de la Syrie à un paysage désolé de villes et de villages poussiéreux et sans ressources comme Dera’a. La dernière chose dont veulent les habitants d’Alep, de Homs et de Damas, est une révolution qui amène au pouvoir une nouvelle classe sociale de paysans pauvres, ou que le pays sombre dans le chaos et éventuellement la guerre civile.
La rébellion arabe “départage” les pays du Moyen Orient en distinguant ceux qui sont devenus de véritables nations avec une communauté politique homogène et la capacité à tourner le dos à l’ère postcoloniale de dictature et de répression, de ceux qui sont minés par les tensions sectaires, tribales et ethniques. Le Liban et l’Irak ont tous deux failli. La Libye s’effondre sous nos yeux et le Yémen pourrait aussi suivre cette spirale descendante.

Selon toute probabilité, il n’y aura pas d’atterrissage en douceur pour le régime syrien, quelque soit le moment où interviendra l’échéance. De peur d’être exclus du pouvoir et persécutés, les chefs militaires alaouites vont probablement rester avec le président. Ce qui reste à voir, c’est si l’élite sunnite qui  s’est tenue aux côtés de la famille Assad pendant plus de quarante années au nom de la sécurité et de la stabilité, continuera à le faire ou si le président Assad aura la volonté d’oser prendre le risque de procéder à de profonds changements.
Joshua Landis is the director of Center for Middle East Studies, University of Oklahoma and author of the blog http://www.syriacomment.com