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mardi 16 février 2016

Intervention russe en Syrie: clarté et cohérence des buts et des moyens

On n'a guère l'habitude d'entendre ou de lire les diplomates russes s'exprimer sur la politique étrangère menée par leur pays. 
Ici, c'est l'ambassadeur de Russie en Grande Bretagne qui publie une tribune dans un tabloïd londonien à grand tirage. Et il le fait pour exposer la vision russe du conflit en Syrie ainsi que de son règlement.
Deux choses ressortent nettement de son propos. La première est que l'intervention de l'aviation militaire russe a été dictée par la perspective de voir la capitale syrienne tomber entre les mains de Daesh avec la bénédiction des puissances occidentales qui auraient "repeint en blanc" un Sunnistan qui correspond aux objectifs stratégiques des Etats Unis. La deuxième chose qui apparaît nettement, c'est que le gouvernement russe a une vision très précise des buts de son intervention et des moyens militaires mais aussi politiques de les atteindre. Et cette vision ne nie le rôle d'aucun acteur pour peu qu'il n'entre pas dans la liste des organisations terroristes, une liste à établir entre "partenaires" et dont certaines organisations pourraient sortir sous certaines conditions
La diplomatie russe nous offre en définitive un brillant contre exemple de celui donné par les actions brouillonnes, nocives, criminelles et contraires au droit international entreprises dès 2011 par les puissances occidentales et leurs alliés régionaux. Des actions qui n'ont fait qu'aggraver la situation tout en fermant méthodiquement toutes les issues vers une solution de la crise en Syrie.

Alexander Yakovenko: la Russie et les Etats Unis sont partenaires pour essayer de mettre fin à la guerre en Syrie

par Alexander Yakovenko, ambassadeur de Russie au Royaume Uni,
The Evening Standard (UK) 15 février 2016 traduit de l'anglais par Djazaïri
La récente réunion à Munich du Groupe de Soutien International à la Syrie (GSIS) qui cherche un règlement en Syrie - avec la présence de la Russie, des Etats Unis, de la Turquie, de l'Arabie Saoudite et de l'Iran - s'est conclue avec un plan pour essayer de trouver des moyens de mettre fin aux hostilités entre les organisations de l'opposition syrienne et le gouvernement, sans toutefois faire de compromis sur la lutte contre l'Etat Islamique (Daesh) et d'autres force extrémistes.
Cette réunion intervenait après les succès de la récente offensive de l'armée syrienne qui, selon les experts, a progressivement mis en route la dynamique qui lui permettra de mettre un terme à la guerre civile en Syrie.
Alexander Yakovenko lors de la présentation de ses lettres de créance à la reine Elizabeth II

Pour avoir une idée de l'immense défi qu'affronte la communauté internationale, on peut regarder comment la situation en Syrie a évolué ce quatre dernières années. Nous avons constaté un processus de radicalisation du côté de l'opposition. Beaucoup d'organisations syriennes se sont liées à des organisations terroristes étrangères qui étaient bien équipée et financées par divers acteurs régionaux qui, à leur tout, projetaient leurs propres agendas de politique intérieure sur le champ de bataille syrien.
La situation en était arrivé au point où les Américains avaient renoncé à trouver des gens en qui ils auraient pu faire confiance parmi les organisations rebelles qui combattent le gouvernement syrien. Il y a quelques mois, nos collègues britanniques nous avaient dit que la situation en Syrie était un foutoir complet. La situation était rendue encore plus compliquée par l'émergence de Daesh, un mélange explosif de fanatiques religieux et de lambeaux du régime baathiste, dont des anciens officiers de l'armée de Saddam Hussein.
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Dans le même temps, les Etats Unis constituaient leur coalition anti-Daesh forte de quelque 70 pays membres qui se lança dns des frappes aériennes inefficaces contre Daesh pendant plus d'un an avant que la Russie doive intervenir avec son aviation militaire à la demande du gouvernement syrien. L'été dernier, nos partenaires occidentaux nous avaient dit que'en Octobre Damas tomberait entre les mains de Daesh. Ce qu'ils avaient prévu de faire par la suite, nous l'ignorons. Ils auraient probablement fini par repeindre les extrémistes en blanc pour les accepter en tant qu'Etat sunnite à cheval sur la Syrie et l'Irak.
En ce circonstances l'intervention russe a changé la donne de manière décisive, permettant à l'opposition syrienne démocratique de se réapproprier la cause d'une Syrie démocratique qui avait été détournée par des organisations terroristes étrangères. C'est alors seulement que les principaux acteurs pouvaient se réunir dans le GSIS pour ue approche globale en vue de trouver une solution politique en Syrie et d'éradiquer Daesh. L'ampleur de cette double tâche n'a jamais été sous-estimée, compte tenu de la situation sur le terrain. C'est pourquoi le GSIS a accepté de faire l'inventaire des organisations d'opposition authentiques et de celles qui sont terroristes. C'est difficile à cause des ingérences régionales. Par exemple, les Kurdes syriens n'ont pas été invités aux discussions de Genève en raison de l'opposition de la Turquie.
Hélicoptère russe en couverture de soldats syriens
Cette démarche, impulsée par les Russes et les Américains pour séparer les modérés des organisations extrémistes est cruciale. Elle permettra à l'opposition modérée de rompre ses alliances avec les groupes terroristes de l'étranger. Elle permettrait aussi de soulager l'armée syrienne en tant que principale force à affronter Daesh sur le terrain. Dès lors, un front anti-terroriste commun pourrait se faire jour pendant qu'une solution politique à la crise syrienne se discute entre le régime et l'opposition à Genève. Pendant ce temps, l'armée de l'air russe et la coalition dirigée par les Etats Unis continueront leurs frappes aériennes contre Daesh.
Cette approche est la vraie chance de pouvoir résoudre le problème syrien. Ce n'est pas facile, mais si nous voulons mettre fin à cette guerre nous devons essayer.

jeudi 26 novembre 2015

Sukhoi 24 russe abattu par l'aviation turque: une analyse juridique réfute les arguments de la Turquie

L'armée de l'air turque était-elle fondée à abattre un bombardier russe de type SU-24 en mission au dessus de la Syrie ?
su24m-5
Bombardier biplace Su-24 Fencer

Les autorités turques soutiennent que oui car, selon elles, l'avion russe avait violé l'espace aérien turc et que les avions de chasse turcs avaient procédé à une dizaine de sommations avant d'ouvrir le feu.
Le gouvernement russe conteste pour sa part que le SU-24 ait pénétré dans l'espace aérien turc tandis qu'un des deux membres de l'équipage russe qui a survécu à la destruction de son appareil, l'autre ayant été tué par les « rebelles syriens » pendant sa descente en parachute, nie la réalité des sommations.
Il est vrai qu'on peut s'interroger sur la possibilité d'une dizaine de sommations pour une incursion qui aurait duré au maximum (si elle a eu lieu!) 17 secondes.
Sukhoi_Su-24_shootdown_Syrian-Turkey_border-fr.svg
Versions russe et turque de la trajectoire du SU-24 détruit par l'armée turque
Pourtant, même si l'avion russe était entré dans l'espace aérien turc, ce fait n'aurait pas en lui-même suffi à justifier le recours à l'usage de la force et la destruction de l'appareil.
C'est en tout cas ce qui ressort d'une analyse juridique effectuée par quelqu'un qui semble être versé dans ce domaine puisqu'il est à la fois ancien officier supérieur de l'aviation militaire américaine et spécialiste reconnu du droit de la guerre.

Les Russes ont sans doute un dossier solide sur la destruction de leur avion par la force aérienne turque

par Charles J. Dunlap Jr., The Hill (USA) 25 novembre 2015 traduit de l'anglais par Djazaïri
La destruction en vol d'un bombardier russe Su-24 par des F-16 turcs soulève un certain nombre de questions essentielles en matière de droit international que les États Unis doivent examiner avec soin. C'est tout particulièrement important dès lors que le résultat de l'action 6turque6 a é6té apparemment la mise à mort illégale d'un des aviateurs russes par les rebelles syriens ainsi que la possibilité de la mort de la même manière d'un marine russe qui essayait de porter secours à l'équipage de l'avion abattu.
Si le président Obama a certainement raison de dire que « la Turquie comme tout pays a le droit de défendre son territoire et son espace aérien, » la manière exacte de le faire est plus compliquée que ce que laisse entendre le président. En fait, les Russes ont de solides arguments juridiques pour soutenir qu'un tel droit prévu par le droit international a été invoqué à tort dans ce cas précis.
Quand peut-on agir en légitime défense ?
L'article 51 de la charte de l'ONU permet l'usage de la force en cas « d'agression armée. » Cependant, dans une affaire traitée en 1986, le Cour Internationale de Justice avait conclu qu'un « simple incident frontalier » pouvait constituer une violation de la charte de l'ONU mais n'induisait pas nécessairement le droit à user de la force si l'attaque n'a pas une ampleur et des effets significatifs. La plupart des nations admettent aussi que des États menacés d'une attaque imminente peuvent réagir en légitime défense du moment qu'ils ne disposent en la circonstance « d'aucun moyen de stopper l'agression autre que le recours à la force armée, » ainsi que l'avait observé Leo Van den Hole dans l'American University International Law Review (revue universitaire de droit international).
Le problème ici est que les Turcs n'affirment pas qu'une agression militaire était en cours ni, d'ailleurs, qu'une telle attaque était même envisagée par les Russes. Au contraire, dans une lettre à l'ONU, les Turcs ont seulement affirmé que les Russes avaient « violé leur espace aérien national sur une profondeur de 1,7 à 2 kilomètres pendant 17 secondes. » Ils disent aussi que les Russes ont été avertis « dix fois » (ce que les Russes contestent) et que les chasseurs turcs ont tiré sur l'avion russe en conformité avec les « règles d'engagement » turques. Bien entendu, les règles nationales d'engagement n'ont pas prééminence sur les exigences du droit international. En outre, le droit international exige que toute force mobilisée pour se défendre soit proportionnelle à la menace à traiter.
La question de droit qui se pose est donc celle-ci : Est-ce qu'une simple incursion frontalière de 17 secondes a une importance et une ampleur de nature à justifier l'usage « proportionné » d'une force meurtrière comme unique recours – en particulier dans une situation où rien n'indique que les Russes allaient attaquer quoi que ce soit sur le sol turc ?
Pour l'instant, les États Unis restent silencieux sur ce qu'ils savent éventuellement de la localisation précise des avions (dont les Russes affirment qu'ils ne sont jamais entrés dans l'espace aérien turc). Qui plus est, même su les Russes avaient pénétré l'espace aérien turc, ce fait en lui-même ne permettrait pas nécessairement l'usage de la force en l'absence de signes d'intentions hostiles (dont les Turcs ne parlent pas). De plus, il n'est pas impossible que l'avion russe puisse être entré dans l'espace aérien turc – ou pas – du fait d'une erreur de navigation non intentionnelle causée par le système de navigation satellitaire qu'emploient les Russes. Des erreurs de navigation ne sont pas des raisons valables pour déclencher le recours à une force meurtrière.
En bref, in apparaît à ce stade que le dossier présenté par la Turquie pour justifier le recours à la force meurtrière est, au mieux, fragile. Néanmoins, le secrétaire général de l'OTAN Jens Soltenberg a déclaré que l'OTAN est « solidaire avec la Turquie. » Cependant, il aurait été plus prudent de différer son jugement en attendant que les faits soient définitivement établis et qu'une analyse juridique exhaustive soit effectuée. Pourquoi ? L'article 5 du traité de l'Alliance Atlantique qui régit le droit à la légitime défense paraphrase presque mot pour mot l'article 51 de la charte de l'ONU ; donc, si les faits montrent qu'il y a illégalité au regard du droit international, cela minerait le bien fondé de la prise de position de l'OTAN « en solidarité » avec n'importe quel pays.
L'agression contre l'aviateur et le marine russes
Un autre problème important de droit international a été soulevé après que l'avion russe a été touché par les missiles turcs. Les deux aviateurs se sont éjectés mais ont été attaqués pendant leur descente en parachute de leur avion en perdition – par des éléments de l'Armée Syrienne Libre d'après les informations. Un marine russe qui participait à une opération de secours a été tué.
Il est parfaitement établi que le droit de la guerre interdit d'attaquer quiconque s'échappe en parachute d'un avion en détresse, et que le faire est un crime de guerre. Il n'y a pas de réel débat entre experts sur la lecture de ce point de droit.
En ce qui concerne le soldat russe tué en opération de secours, les choses sont plus complexes au niveau juridique. En général, une action de secours est une opération militaire qui peut être légalement attaquée. Si cependant, l'aéronef de se secours arborait une croix rouge ou un emblème du même genre reconnu internationalement, et si l'objectif consistait seulement à apporter des soins médicaux, l'attaque serait probablement considérée comme injustifiée. En outre, compte tenu du fait que tirer sur un aviateur qui fuit [son avion] en parachute est en soi un crime de guerre, le fait de porter secours à des pilotes soumis à une action à l'évidence illégale peut fort bien transformer l'incident en un de ceux où le droit international verrait dans la mort du marine russe un crime illégal.
Ce que cela signifie pour les États Unis
La Turquie n'est pas seulement un allié très important pour les États Unis et au sein de l'OTAN, mais aussi un partenaire essentiel de la coalition internationale qui s'oppose à l’État Islamique en Irak et au Levant (EIIL ou Daesh). Ceci dit, le respect de la règle de droit est particulièrement important dans des situations extrêmement instables comme en Syrie aujourd'hui. Ce n’est ni le moment ni le lieu d'interprétations approximatives qui peuvent aboutir à des conséquences non souhaitées. Les États Unis doivent aussi garder à l'esprit qu'il existe d'autres situations de frontière aériennes explosives dans le monde – comme les survols dans le sud de la mer de Chine – où les intérêts des États Unis tirent avantage du fait que les règles de retenue dans l'usage de la force sont méticuleusement respectées.
Si la Turquie est en tort dans cette affaire, les États Unis devraient le dire, indépendamment des autres points de désaccord que nous pouvons avoir avec les Russes. Un ami devrait toujours dire à un ami quand il a commis une erreur. C'est aussi simple que ça.
Dunlap est un général de l'armée de l'air en retraite qui dirige actuellement le Center on Law, Ethics and National Security à la faculté de droit de l'université Duke.

vendredi 3 avril 2015

Comment la presse rend compte de l'alliance entre les Etats Unis et al Qaïda en Syrie

Il y a un bon moment que Nidal (un pseudonyme adopté par un blogueur français) ne met plus à jour son blog mais continue à commenter l'actualité sur la plateforme Seenthis.
Ce fin observateur de la situation politique au Proche Orient mais aussi des médias fait ainsi une observation incisive sur la manière dont la presse française (ici le magazine Le Point) rend compte des récents revers subis par l'armée gouvernementale syrienne à Idleb, près de la frontière avec la Turquie, et au sud, à la frontière avec la Jordanie.
Les miliciens d'al Qaïda en Syriedéfilent  avec leurs véhicules neufs
Les miliciens d'al Qaïda en Syrie défilent avec leurs véhicules neufs
L'exercice journalistique sur lequel Nidal attire notre attention consiste à citer les protagonistes, c'est-à-dire les Etats Unis et al Qaïda, mais aussi loin que possibles l'un de l'autre dans l'article.
Nidal (@nidal) Retour des «rebelles» de l'AFP, avec un gros effort rédactionnel pour noyer le poisson. En supprimant le superflu, l'essentiel ressort pourtant clairement: la Turquie et la Jordanie arment massivement Al Qaeda en Syrie, avec l'argent de l'Arabie séoudite et le soutien des États-Unis.

_En Syrie, les rebelles infligent revers après revers au régime_

❝Dans le nord-ouest de la Syrie, la prise d'Idleb le 28 mars par la branche syrienne d'Al-Qaïda et des rebelles a été une cuisante défaite pour Damas […] La ville est tombée en quelques jours "grâce au grand nombre d'insurgés et surtout aux quantités d'armes parvenues via la Turquie"

[…]

 "L'Arabie saoudite, le Qatar, la Jordanie et la Turquie ont pris la décision (...) d'arrêter la progression de l'Iran en Syrie comme au Yémen." En Syrie, […] "ces puissances régionales veulent reprendre l'initiative", dit-il. Et, selon lui, la Turquie et la Jordanie ont laissé passer beaucoup d'armes dernièrement pour renforcer les rebelles, sous-équipés pour lutter contre une armée dotée de moyens bien supérieurs comme les avions.

[…]

L'aide de ces pays, appuyés par les États-Unis, est désormais "plus efficace et plus substantielle"❞

Le principe dans ce genre d'article, c'est de positionner le mot «États-Unis» aussi loin que possible de «Al-Qaïda».



dimanche 22 février 2015

L'incursion de l'armée turque en Syrie, un témoignage des bonnes relations de la Turquie avec l'Etat Islamique (Daesh)

La presse se fait l'écho de la récente opération de l'armée turque pour évacuer des soldats qui se retrouvaient encerclés par l'Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL, Daesh) dans le mausolée où est inhumé un ancien chef militaire seldjoukide, grand-père du fondateur de la dynastie ottomane.
L'armé turque a démoli le mausolée après avoir retiré la dépouille de Süleyman Chah
L'armée turque a démoli le mausolée après avoir retiré la dépouille de Süleyman Chah
Ce qui est étonnant, et que la presse ne semble pas relever, c'est que les forces turques aient pu pénétrer en plein territoire contrôlé par l'EIIL sans rencontrer aucune opposition.
On dira que le déploiement de forces était plutôt dissuasif ; plus de 80 véhicules blindés en tout et près de 700 soldats.

Mais cette dissuasion était-elle vraiment destinée à calmer les ardeurs des miliciens de l'EIIL ?

Non, si on en croit Elijah Magnier, cité dans l'article ci-dessous par le blogueur Moon of Alabama, Pour Magnier, l'entrée de l'armée turque s'est faite avec le plein accord de l'EIIL qui a laissé libre passage, Le convoi turc est d'ailleurs passé par un poste frontière tenu par les miliciens de Daesh dont le drapeau flottait tout à fait « normalement ».
NB : Elijah Magnier est le correspondant de guerre du journal jordanien Al RAI.

Alors qui était visé par ce déploiement de force ?
La réponse se trouve dans la nature des équipements mis en œuvre par l'armée turque avec en particulier la mobilisation d'avions radars dont le rôle est de détecter la présence d'aéronefs hostiles et de guider les avions amis sur un théâtre de combat aérien.
La seule force hostile qui aurait pu déployer des aéronefs, avions ou hélicoptères, est bien entendu l'armée syrienne, pas Daesh.

Quel prix la Turquie a-t-elle dû payer pour libérer les otages de l'Etat Islamique au mausolée du Chah ?

Moon of Alabama 22 février 2015 traduit de l'anglais par Djazaïri

La nuit dernière, environ 700 soldats turcs lourdement armés ont pénétré en Syrie et ont évacué quelque 40 de leurs camarades. Ces derniers veillaient sur la tombe de Süleyman Chah, un chef militaire de l'émir seldjoukide du 12ème siècle.
Situation du mausolée de Süleyman Chah
Situation du mausolée de Süleyman Chah
L'emplacement de la tombe était considéré comme une enclave turque depuis un accord passé en 1921 avec l'administration coloniale française du Levant :
Pendant l'opération qui a été lancée dans la nuit du 21 février, des avions radars (AWACS), des hélicoptères militaires et des drones étaient mobilisés tandis que 39 tanks et 57 véhicules blindés traversaient la frontière avec des équipes de soutien des forces spéciales turques. Les vidéos en direct ainsi que d'autres informations obtenues sur place étaient traitées dans une salle d'opérations au siège de l'état-major.
Sans avoir à s'engager dans des combats, les troupes turques ont quitté la Syrie dans la matinée du 22 février après avoir fait exploser le mausolée pour éviter qu'il serve de base aux militants de l'EIIL.
Davutoğlu a annoncé dans une série de tweets le 22 février que le contenu du mausolée avait été « temporairement » emmené en Turquie et que l'armée turque « prenait le contrôle d'une zone dans la région d'Ashma en Syrie, en hissant nos couleurs, où Süleyman Chah sera transféré plus tard. »
Alors, la Turquie veut voler plus de territoire syrien près de sa frontière pour y déposer les restes du Chah. Pourquoi devrait-ce être considéré comme quelque chose de légal ?
Mais revenons aux raisons de l'évacuation. Les soldats chargés de la tombe, à seulement 40 kilomètres de la frontière turque, étaient encerclés par des combattants de l'Etat Islamique. En temps normal, la garde était relevée touts les trois ou quatre semaines, mais les soldats turcs qui viennent d'être évacués étaient sur place depuis 11 mois. Ils étaient en pratique des otages de l'Etat Islamique. Alors pourquoi l'Etat Islamique les a-t-il laissés partir ?

Il est très peu probable que l'opération turque n'ait pas été connue de l'Etat Islamique. La Turquie a mis en œuvre près de 100 véhicules blindés. Avec des combattants de l'Etat Islamique présents dans tout le sud de la Turquie, la concentration de cette force près de la frontière ne sera pas passée inaperçue. Deux jours auparavant, la Turquie avait informé de l'opération le YPG kurde qui combat l'Etat Islamique dans le secteur. Quand les troupes sont entrées en Syrie, elles ont été filmées passant près d'un grand drapeau de l'Etat Islamique au poste frontière.


L'Etat Islamique n'aime pas les tombeaux. Il a démoli des centaines de tombeaux historiques dans les zones qu'il contrôle en Syrie et en Irak. Il n'a pas touché à la tombe de Süleyman Chah mais a gardé les troupes qui la surveillaient sous son contrôle. L'Etat Islamique devait savoir que les Turcs venaient pour évacuer les soldats et la dépouille mais il n'a rien fait pour s'y opposer, Comment est-ce possible ?

Comme l'observe Elijah Magnier (correspondant de guerre d' Al Raï, journal jordanien)
Nous pouvons l'affirmer avec force : L'organisation « Etat Islamique » a autorisé une armée membre de l'OTAN à entrer dans son territoire et lui a donné libre passage.
En effet. Ce qui m'amène à cette question :
Qu'est-ce que la Turquie a donné à l'Etat Islamique pour obtenir la libération des otages du mausolée de Süleyman Chah sans avoir à livrer un seul combat ?
La Turquie a déjà un accord de libre échange et des facilités bilatérales pour les touristes [les touristes sont les "djihadistes" NdT]  avec l'Etat Islamique. Une entente a dû se faire sur quelque chose d'autre et de plus précieux pour l'Etat Islamique en échange du retour des otages. Qu'est-ce que c'est ?

Les Etats Unis veulent coopérer avec la Turquie pour entraîner des combattants syriens à affronter l'Etat Islamique. Il serait assez important d'avoir une réponse à la question précédente avant de continuer à explorer cette voie.

mercredi 22 octobre 2014

L'Etat Islamique en Irak et au Levant (Daesh), les Kurdes, la Turquie, et la lutte des classes

Une lecture intéressante du positionnement de la Turquie à l'égard de la situation à sa frontière avec la Syrie où l'Etat Islamique (EI, Daesh) cherche à s'emparer de la ville de Kobané aux dépends des Kurdes syriens.

En effet, Adnan Khan dépasse la lecture commune qui privilégie soit l'angle religieux, soit l'angle ethnique pour nous donner à comprendre ce qui se joue réellement en Turquie : la reprise du bras de fer entre un gouvernement, d'inspiration islamiste, qui a a lancé le pays, avec un certain succès, dans une expansion économique de type capitaliste et une extrême gauche qui n'a pas renoncé à faire aboutir un projet socialiste par la voie révolutionnaire.
Il s'avère que cette extrême gauche comporte une forte représentation kurde sans pour autant qu'on puisse la caractériser sous l'angle ethnique ou culturel. Et cette extrême gauche se reconnaît dans le projet politique non ethnique porté par le Parti des Travailleurs du Kurdistan et le PYD qui assure la défense de Kobané.

On comprend mieux à la fois les réticences du gouvernement turc mais aussi la réaction d'hostilité d'une partie de la population turque à l'égard des régimes occidentaux, Etats Unis en tête.

Le vrai problème kurde de la Turquie

par Adnan Khan, The Globe and Mail (Canada) 22 octobre 2014 traduit de l'anglais par Djazaïri
Adnan Khan
Adnan Khan
Adnan Khan est un écrivain et photographe qui vit à Istanbul et à Islamabad

Il y a eu peu de manifestations de joie chez les Kurdes de Turquie lorsque l'aviation américaine a commencé à larguer des bombes sur l'État Islamique (EI, Daeeh) en Syrie. Leur réaction a été pour le moins surprenante: depuis des semaines, les Kurdes protestaient à Istanbul et dans le sud à majorité kurde de la Turquie contre le manque de soutien apporté à leurs compatriotes kurdes de Kobané, la ville assiégée en Syrie, juste de l'autre côté de la frontière.

Kobané était encerclée sur trois côtés, la seule voie de passage sûre pour y entrer ou en sortir étant celle vers la Turquie au nord. Mais l'armée turque a fermé la frontière. Les défenseurs de la ville, une milice kurde syrienne locale, la branche armée du Parti de l'Union Démocratique (PYD) ont sollicité une aide internationale. Quand les bombardements et les largages de matériel par les Américains ont enfin contribué à faire reculer les forces de l'Etat Islamique, les Kurdes ont probablement échappé au massacre.

L'intervention [américaine] aurait dû provoquer de la joie, mais la protestation a continué, les Kurdes s'en prenant à l'Etat Islamique et condamnant les actions de la Turquie. Encore plus significatif, les manifestants se sont déchaînés contre les Etats Unis et leurs alliés, dont le Canada, dénonçant l'impérialisme et le capitalisme occidentaux.

Les manifestants étaient en majorité des socialistes, d'une tendance virulente qui reste répandue dans la population kurde de Turquie. Leur colère ne découle pas d'un nationalisme ethnique mais d'une idéologie politique. Une révolution est en cours à Kobané, disent-ils, et tout le monde – l'Occident, l'Etat Islamique, les pays arabes, le gouvernement turc – tente de la faire échouer.

Leur version des faits est préoccupante [pour les autorités turques, NdT]. La Turquie a connu des années de violence politique après l'effondrement d'un processus de paix avec sa minorité kurde en 1993. L'es extrémistes de gauche, principalement des Kurdes favorables au Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK interdit) étaient à la lutte contre les ultranationalistes turcs et les islamistes qui se faisaient appeler le Hezbollah turc. Le gouvernement de l'époque, fortement influencé par l'armée, était soupçonné de manipuler les islamistes et les nationalistes dans sa tentative pour écraser l'insurrection dirigée par le PKK.

Ce furent des jours sombres. Des milliers de Kurdes périrent et des centaines de milliers furent déplacés après que pas moins de 3 000 villages du sud-est du pays furent rasés par l'armée pour leur soutien présumé au PKK. « C'était comme une guerre des gangs, » affirme Tolga Baysal, un cinéaste d'Istanbul qui a vécu cette époque. « Le Hezbollah enlevait et assassinait des membres présumés du PKK, le PKK faisait de même avec le Hezbollah. »

Aujourd'hui, l'histoire semble se répéter. Un autre processus de paix avec les Kurdes est sur le point de capoter. Le Hezbollah turc est de retour, revigoré par ce qu'il perçoit comme un renouveau islamique en Irak et en Syrie, ainsi que les penchants conservateurs de l'actuel gouvernement turc. Kobané a donné une nouvelle énergie à une extrême gauche turque inspirée par le Parti de l'Union Démoocratique qui a annoncé en septembre dernier qu'il allait instaurer la société socialiste parfaite à Kobané. Une fois encore, le gouvernement turc se tourne vers les ultra-nationalistes pour les contrer.

Selon le discours prédominant, la volonté kurde d'une auto-détermination sur une base culturelle et ethnique a été réveillée par les événements de Syrie. Mais c'est une simplification excessive. L'escalade du conflit a plus à voir avec l'idéologie politique – un socialisme radical en opposition avec le projet capitaliste turc en plein essor et le gouvernement enraciné dans l'islamisme politique qui le dirige.

En effet, le Parti de la Justice et du Développement (AKP) qui gouverne la Turquie a fait des avancées significatives ces dix dernières années en reconnaissant des droits culturels aux Kurdes. Beaucoup de travail reste à accomplir, mais il n'est plus illégal de se dire kurde ou de parler d'un espace nommé Kuridtan. Un nombre limité de chaînes de télévision kurdophones onr reçu l'autorisation d'émettre et d'importants projets de développement dans le sud-est ont amélioré la situation économique des Kurdes.

Mais le parti d'Union Démocratique et le PKK ont un projet beaucoup plus vaste que les militants m'avaient expliqué en 2006 quand j'avais visité leur base ses monts Qandil dans le Kurdistan irakien.
« La révolution commence avec le peuple, » m'avait-on dit. « C'est ce qui distingue notre socialisme de tout autre mouvement socialiste : l'action individuelle. Les gens doivent prendre en main leurs propres vies. Essayez d'imaginer ça : un pouvoir qui émane de la base, du peuple vers l'appareil de gouvernement d'une manière qui réduit le pouvoir de ce dernier à un rôle de coordination. C'est la vision du PKK. »

Pendant la semaine que j'avais passée avec les révolutionnaires, j'avais pu voir par moi-même ce à quoi pouvait ressembler leur utopie : une société organisée de manière rigide où tout était mis en commun, les rôles liés au genre étaient éliminés et les idéaux révolutionnaires étaient inculqués. Selon les dirigeants, ce n'était qu'un début.

« Notre mouvement est global, pas seulement limité à la région, » disaient-ils. « Mais nous nous concentrons sur le Moyen Orient comme point de départ. Nous changerons le paysage politique du Moyen Orient comme exemple pour le reste du monde. »

Maintenant, le projet révolutionnaire a trouvé son moment historique : le printemps Arabe. Dans le quartier majoritairement kurde 'Okmeydani à Istanbul, tous les signes sont présents : des graffiti qui annoncent la résurgence du pouvoir populaire, des faucilles et des marteaux grossièrement dessinés avec de la peinture rouge vif, des portraits de Che Guevara à côté de ceux de révolutionnaires kurdes. « Kobané est notre Stalingrad, » affirme un slogan répandu.

« L'Etat Islamique n'est pas seul, » m'a dit un manifestant de gauche. « L'Etat Islamique attaque une révolution... Ce n'est pas une lutte contre l'Etat Islamique. C'est une lutte contre le système et ceux qui le soutiennent, dont l'Etat turc et toute une série d'autres : le Qatar, l'Arabie Saoudite, l'Angleterre, la France, les Etats Unis. On doit s'opposer à tous ces systèmes capitalistes et impérialistes. »

Pour le gouvernement turc, ce genre de ferveur menace de casser des années d'entreprise capitaliste et de ramener la Turquie à l'effusion de sang et à la ruine économique des années 1990. Dans son calcul, l'Etat Islamique est un moindre mal. L'extrême gauche turque, qui se trouve être kurde, est la boîte de Pandore – dont le couvercle doit être maintenu fermé à tout prix.

lundi 20 octobre 2014

Kobane, une étape du plan de Washington pour détruire le régime syrien

Ce qui se passe en ce moment en Syrie est d'une complexité inouïe tant les forces en présence sont nombreuses et les intérêts, même entre alliés ou présumés tels, contradictoires.

Les Etats Unis, on le sait, bombardent les positions de l'Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL ou EI, Daesh) dans le secteur de Kobane (Ayn al-Arab) ville kurde que cette organisation assiège et ailleurs en Syrie, détruisant au passage des infrastructures économiques qui permettent aux civils de survivre.

Le régime syrien aurait consenti à ces frappes.. A mon avis, il n'avait guère le choix et il doit s'estimer bien heureux de ne pas être ciblé directement par les attaques aériennes américaines.
J'écris directement parce que je considère qu'en dernière analyse, derrière l'EIIL, c'est le gouvernement syrien qui est visé.

C'est ce que je suggérais dans un précédent post en observant que l'affaiblissement et l'élimination de l'EIIL n'était pour les Etats Unis que le prélude à une nouvelle phase de la guerre anti-Assad menée par Washington, une phase qui passe par le recrutement d'une armée de mercenaires.

Et aussi par un retournement d'alliances pour les Kurdes de Syrie qui étaient alliés jusqu'à présent avec le régime syrien.

On comprend mieux maintenant pourquoi les bombardements menés par l'aviation américaine sur les forces de l'EIIl à Kobane ont été dans un premier temps marqués par une efficacité plus que douteuse : l'EIIL a été en quelque sorte l'instrument des Etats Unis pour persuader les Kurdes syriens de revoir leur position.

Le largage par les Américains d'armes destinées aux miliciens du PYD semble confirmer le repositionnement des Kurdes dans une nouvelle phase de la stratégie américaine de lutte contre le régime syrien. Tout comme l'adoption par les USA et l'UE de nouvelles sanctions contre les régime syrien

Il va sans dire que tout cela n'augure rien de bon, ni pour la Syrie, ni pour la région à laquelle les Etats Unis et leurs alliés occidentaux semblent prêts à faire subir des années de violence et de chaos.

Qui sortira vainqueur de Kobane ('Ayn-al-'Arab) ?

The Angry Arab, 19 octobre 2014 traduit de l'anglais par Djazaïri

Ali, le correspondant en chef d'Angry Arab en Turquie m'a envoyé ce commentaire :
« Kobane : un coup gagnant pour les Etats Unis. Personne n'a encore attiré l'attention sur ce fait évident, mais à la vérité, qu'int gagné l'Etat Islamique (EI, Daesh) , la Turquie ou les Kurdes syriens avec l'attaque surprise de l'EI sur Kobane. A part que les Etats Unis ont fait avancer leur agenda politique sous le mot d'ordre d'Obama qui est « d'affaiblir et de détruire l'EI »...
Premièrement, l'EI n'obtiendra rien s'il s'empare complètement de la ville kurde assiégée. Kobane n'a pas d'intérêt stratégique si on la compare avec d'autres objectifs potentiels pour l'EI avant qu'il se lance dans la campagne contre Kobane le 15 septembre : le premier objectif potentiel était à l'évidence la ville d'Azaz, une ville frontalière avec la Turquie située au nord d'Alep et qui a eu un rôle crucial pour l'approvisionnement d'autres groupes armés actifs dans la Syrie du nord. L'EI était à la porte d'Azaz.

frontière syrie-turquie

Le second objectif potentiel était l'aéroport de Deir ezZor qui a été une base très importante pour le ravitaillement des troupes de l'armée syrienne présentes dans la ville assiégée. L'EI a lancé des attaques pour prendre cet aéroport mais avec de faibles effectifs comparées à l'attaque contre Kobane. Le troisième objectif potentiel était Hasakah au nord où les Kurdes contrôlent des puis de pétrole avec l'aide de facto de l'armée syrienne présente dans la ville. Kobane n'a pas de puits de pétrole, n'est pas une route logistique et l'EI contrôle déjà deux points de passage frontaliers dans la région. Il s'agit de Jarablus, à quelques kilomètres à l'ouest de Kobane et de Tall Abiad à l'est. Mais comme on le sait, l'EI a attaqué Kobane avec au moins 3 000 hommes avec un soutien d'artillerie, des tanks, des véhicules blindés, das canons anti-aériens montés sur des pick-ups. Et à cause de la résistance des miliciens kurdes du PYG et des frappes aériennes américaines, , l'EI payera un prix très élevé pour une ville sans importance particulière même s'il s'en empare complètement.
L'aéroport de Deir Ezzor a un usage mixte, civil et militaire
L'aéroport de Deir Ezzor a un usage mixte, civil et militaire
Deuxièmement, qu'a obtenu la Turquie quand on voit que les organes de presse occidentaux sont pleins de commentaires affirmant que la Turquie était derrière l'attaque de l'EI sur Kobane ? Erdogan est maintenant portraituré comme le 'monstre derrière l'EI' et un soulèvement kurde frappe soudain la Turquie et menace le soi-disant processus de paix. Et maintenant, le PYD de Syrie qui est affilié au PKK est en contact direct avec Washington, ce qui doit être un cauchemar pour Ankara.

Troisièmement, les Kurdes syriens qu se considèrent eux-mêmes comme « vainqueurs » étant donné que les Etats Unis les ont reconnus voient Kobane, la capitale de leur province de Rojava, tomber en ruines tandis que la majorité des civils ont fui vers la Turquie.

Les Etats Unis sont le seul gagnant, que vous le vouliez ou non... En effet, avec Kobane ils légitimisent leur opération contre l'EI aux niveaux international et régional, ils trouvent un 'partenaire' absolument stratégique avec les Kurdes de Turquie, et ils savent pouvoir librement dicter leur position au PYD... Avant l'offensive sur Kobane, Reuters avait révélé que les Etats Unis envisageaient d'armer les organisations kurdes de Syrie à la condition préalable qu'ils « rompent leur alliance avec Assad ». Et cette exigence n'est bien sûr pas nouvelle car, ainsi que l'a révélé Foreign Policy, Washington poussait les Kurdes en ce sens depuis plus de deux ans.

Maintenant, les rêves des Etats Unis se réalisent grâce à l'EI. Le résultat des discussions entre le PYD et les Etats Unis reste encore imprécis, mais alors que les Etats Unis accentuent leur campagne aérienne contre les cibles de l'EI dans et autour de Kobane, la chose évidente est que ce que les Etats Unis ont mis sur la table a été accepté, au moins en partie, par la délégation du PYD. Notez que juste après ces discussions directes, le leader du PYD Saleh Muslim s'est rendu au Kurdistan irakien et a participé à une réunion avec Barzani et avec des politiciens kurdes syriens soutenus par Barzani. Lors de cette réunion, le PYD a promis un « partage de pouvoir » avec les groupes soutenus par Barzani pour l'administration de Rojava.

Donc, selon mon opinion, la victoire des Kurdes sur l'EI avec l'aide des Etats Unis ne pourra que décevoir les espoirs des gens de gauche pour les droits des peuples du Moyen Orient.
PS : notez que l'hypocrisie sans limites des médias grand public. Premièrement, la ville de Salamiyya située dans l'est de la province de Hama est attaquée par l'EI mais il n'y a pas un seul reportage sur la situation dans cette ville. L'envoyé spécial de l'ONU dit que 'Kobane pourrait être un autre Srebrenica' mais qu'est-ce qui nous attend si l'EI prend cette ville qui est pleine de « kouffar' (mécréants, la population de la ville est constituée d'Alaouites, de Chiites, d'Ismaéliens et de Duodécimains). Deuxièmement, c n'est pas la première attaque de l'EI sur des zones à peuplement kurde. L'EI et ses alliés de l'époque – considérés comme des modérés – avaient attaqué des villes kurdes en 2013, mais les femmes combattantes kurdes n'ont pas fait les unes, ou personne ne parlait du rôle de la Turquie. Les médias parlaient au contraire de « l'alliance cachée entre Assad et les Kurdes de Syrie. »

samedi 4 octobre 2014

La guerre contre l'EIIL (Daesh) s'inscrit dans un nouveau plan pour détruire le régime syrien

Sur l'intervention occidentale en Syrie et ses paradoxes, je vous propose cet article du journal Al-Akhbar suivi de mon (long) commentaire.

La « guerre des ressources » menée par la coalition anti-EIIL frappe tous les Syriens

par Suhaib Anjarini, Al-Akhbar (Liban) 30 septembre 2014 traduit de l'anglais par Djazaïri

Les frappes de la coalition internationale sur l'Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL) et le Front al-Nosra en Syrie sont entrées dans leur deuxième semaine aujourd'hui, avec des dizaines de raids et de tirs de missiles visant les régions de Raqqa, Deir ez Zohr, al-Hasaka et Idlib.

Si les officiels des Etats Unis, pays qui est à la tête de la coalition anti-EIIL ont confirmé que « les frappes ont été des succès », l'EIIL est resté discret et n'a pas encore publié de communique « officiel. »

Le Front al-Nosra a par contre reconnu avoir subi de lourdes pertes après les attaques contre ses garnisons, et son chef Abou Mohammed al-Joulani a prévenu que cela «impactera toute la région et pas seulement al-Nosra. »

Un aperçu général des sites visés par les forces de la coalition suggère que les frappes aériennes dans les zones rurales d'Alep et d''Idlib pendant les premiers jours de l'opération ont un impact immédiat évident, tandis que les frappes constantes de la coalition sur les régions sous contrôle de l'EIIL ont une dimension stratégique et leurs répercussions pourraient bien aller au-delà de l'EIIL.

Dans les premiers jours, les frappes sur l'EIIL étaient limitées à quelques bases de l'organisation et à des camps d'entraînement, mais elles ont ensuite été étendues pour inclure des puits de pétrole, des raffineries, des champs gaziers et des silos à grain.

Tandis que certaines sources prétendent que ces attaques ont pour but de « tarir les sources de revenus de l'EIIL », d'autres sources affirment que ces actions visent en réalité les « infrastructures et l'économie syriennes. » Une source syrienne appartenant à la soi-disant opposition modérée a déclaré à al-Akhbar, « Les frappes récentes vont dans la bonne direction pour abattre à la fois l'Etat Islamique en Irak et au Levant et le régime. »
La source expliquait que « afin d'abattre les deux parties, certains sacrifices doivent être faits, et bombarder des puits de pétrole et des champs gaziers est seulement le début. » Il a aussi appelé à « viser les oléoducs, les gazoducs et les centrales électriques qui alimentent en électricité les régions contrôlées par le régime. »

« Ces mesures seront prises plus tôt qu'on ne le pense, même si les rebelles doivent prendre ces mesures par eux-mêmes, » a-t-il dit, ajoutant que « une guerre sur les ressources peut constituer une alternative acceptable à une zone d'exclusion aérienne. »
Les civils ont cependant été les premiers à payer le prix de ces attaques qui ont fait grimper en flèche les prix du carburant. En outre, toute nouvelle attaque contre les champs pétroliers syriens risque de provoquer plus de souffrances dans la région, tout particulièrement à l'approche de l'hiver.

La base du pouvoir de l'EIIL ne s'est pas encore effondrée dans les régions sous son contrôle. L'organisation maintient au contraire son emprise sur elles.

Par exemple, l'EIIL a récemment conduit des raids sur un certain nombre de secteurs des zones rurales à l'est de Deir ez Zohr pour capturer des membres du clan al-Shouaitat qui s'y étaient enfuis, tandis que l'organisation continue d'avancer en direction des régions kurdes de la campagne d'Alep.

Une source de l'EIIL sur le champ de bataille a déclaré à al-Akhbar que « l'EIIL était sur le point de libérer la zone et de vaincre les forces kurdes infidèles. »

« Toutes les informations des médias des croisés et de leurs alliés concernant le nombre de martyrs de l'EIIL sont mensongères, » déclare la source, « ils n'ont pas arrêté de mentir depuis l'invasion de l'Irak par les croisés, » ainsi que l'a déjà révélé le Cheikh al-Adnani [porte-parole officiel de l'EIIL].
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Cheikh al-Adnani, porte-parole de l'EIIL (Daesh)
La source qui n'était pas autorisée à donner d'informations sur le véritable nombre des pertes dans les rangs de l'EIIL a dit, « notre cellule vient juste de terminer un projet de rapport aujourd'hui [le 29 septembre] sur la situation dans les campagnes à l'est de Raqqa, et il montre que les attaques des croisés n'ont pas eu d'impact majeur . »

De son côté, une source djihadiste affiliée au Front al-Nosra observe que « les raids ne distinguent pas entre civils et djihadistes, il est évident pour chacun que la coalition des infidèles vise tous les Musulmans. »

« Leurs attaques contre les djihadistes sont de simples tentatives pour aider leurs protégés des brigades traîtresses à contrôler les régions libérées après l'élimination des djihadistes, » a ajouté la source.

Parlant à al-Akhbar, la source a révélé que « environ 150 personnes ont été tuées dans des régions contrôlées par al-Nosra, » mais elle a refusé de donner des précisions sur ce chiffre, affirmant que « nous ne distinguons pas entre le civil et le djihadiste, tout le monde ici est un djihadiste et nous les considérons comme des martyrs pour Dieu. »


Mon commentaire et mes observations sur la situation en Syrie :

Après avoir enregistré des succès foudroyants en Irak, l'Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL) est aujourd'hui désigné en Occident comme l'ennemi du moment, et il est bien entendu affublé de toutes les caractéristiques auxquelles ont droit ceux que l'Occident a désignés comme ennemi,

Pour dire les choses, le portrait peu flatteur qui est dressé de ces « djihadistes » ressemble à peu de choses près à celui qui était brossé de Bachar al-Assad, la composante religieuse en moins quoique la propagande répandue dans la presse occidentale, française notamment, omettait rarement de mentionner l'appartenance du chef de l'Etat syrien à une tendance minoritaire de l'Islam, la secte alaouite elle-même résultat d'une évolution de la doctrine chiite.

Et puis, un ministre des affaires étrangères français, par ailleurs bien propre sur lui, n'avait-il pas affirmé que « Bachar al-Assad ne mériterait pas d'être sur la terre. » ?

Aujourd'hui, ce sont les gens de l'EIIL qui ne mériteraient plus d'être sur la terre sans pour autant que Bachar al-Assad ait gagné le droit d'y rester !

Entendons-nous bien, l'avènement de l'EIIL ou Daesh pour parler comme François Hollande (probablement pas foutu de développer cet acronyme) n'est pas une bonne chose pour les populations de la région dans leur ensemble et cette milice s'est rendue coupable de nombreuses exactions et crimes, en particulier mais pas seulement, à l'encontre des minorités religieuses.

Ce n'est cependant pas une raison pour céder aux délires de la propagande occidentale (voire même des milieux favorables au régime syrien) qui dépeignent l'EIIL comme une meute d'ogres assoiffés de sang et d'une cruauté sans bornes. Un certain nombre de récits qui circulent comme par exemple sur le commerce des femmes étiquetées comme du bétail ne sont des fables de nature à interpeller les imaginaires occidentaux en mobilisant toutes sortes d'images d'Epinal (sorties d'adaptations des Mille et une Nuits).

Ce sont en effet à peu près toujours les mêmes clichés qui ressortent à chaque fois que Washington et l'Axe du Bien sont décidés à châtier les méchants. Si les Occidentaux voulaient vraiment le bien des peuples de la région, ils cesseraient en premier lieu de chercher à tout prix la perte du régime syrien, quitte à générer le chaos dont l'EIIL est issu, un chaos que l'intervention militaire risque d'aggraver.

Pourtant l'EIIL ne dérangeait pas l'Occident il y a peu de temps encore quand il étendait son emprise sur certaines régions de Syrie. Déjà l'EIIL ou d'autres organisations semblables voire même modérées coupaient des têtes, parfois à la tronçonneuse (en France on utilisait la guillotine jusque dans les années 1970).

Qui plus est cet EIIL avant de s'autofinancer en vendant du pétrole extrait en Syrie a bénéficié de subsides et de renforts humains et matériels en provenance des monarchies du Golfe alliées de l'Axe du Bien.

Et last but not least, beaucoup des combattants de cet EIIL sont venus de Turquie, soit parce qu'ils vivaient dans ce pays, soit parce qu'ils y ont transité. Nous parlons là de milliers de personnes, voire de dizaines de milliers, c'est-à-dire d'un flux dont les autorités locales étaient nécessairement informées.

En fait, non seulement les autorités d'Ankara étaient informées, mais elles ont fait au mieux pour faciliter cette activité, recevant même des blessés dans les hôpitaux turcs.

C'est que l'EIIL poursuit en Syrie deux objectifs stratégiques pour un régime turc qui n'osait pas se donner le droit de les réaliser lui-même pour des considérations de politique intérieure et extérieure : détruire le régime syrien et neutraliser les milices kurdes de Syrie.
Les intérêts d'Ankara et de l'EIIL (Daesh) convergent
Les intérêts d'Ankara et de l'EIIL (Daesh) convergent
Aujourd'hui les choses changent puisque les aviations de l'Axe du Bien se précipitent pour bombarder les milices « djihadistes ».

On notera à ce sujet deux faits paradoxaux : le premier est que les plus grosses pertes dans les rangs « djihadistes » ne semblent pas avoir été subies par l'EIIL mais par le Jabhat al-Nosra, cette organisation affiliée officiellement à al Qaïda dont Laurent Fabius estimait qu'elle « faisait du bon boulot » en Syrie. Le deuxième est que, en dépit des bombardements (réussis selon les militaires français ou américains), l'EIIL continue à progresser dans sa confrontation avec les forces kurdes à la frontière syro-turque et qu'il s'est dangereusement rapproché de Bagdad.

On verra ce qu'il en sera par la suite car, ainsi que l'a déclaré le premier ministre britannique David Cameron, l'engagement militaire va durer.

Chaque pays a ses raisons de participer à la campagne militaire contre l'EIIL. On voit par exemple que pour la France, il s'agit à la fois de conforter sa place dans l'OTAN et de redorer le blason d'un François Hollande qui semble apprécier de jouer à l'homme fort.

Mais les motivations principales doivent être cherchées à Washington avec la reprise en main des affaires par les néocons à la faveur de la crise ukrainienne.

L'objectif semble maintenant clairement d'en finir avec le régime syrien mais sans intervenir directement militairement contre lui.

La stratégie adoptée par les néocons consiste à financer, armer, entraîner et recruter des combattants en nombre suffisant afin de reconstituer une opposition « modérée » (c'est-à-dire soumise à Washington). Ces mercenaires seraient amenés à occuper le terrain qui sera progressivement dégagé par l'affaiblissement des deux principales forces militaires « djihadistes », le Jabhat al-Nosra et l'EIIL.

L'objectif prioritaire semble d'ailleurs moins être pour l'instant l'EIIL que le Jabhat al-Nosra, ce dernier étant en effet sur des positions dans la région de Damas, du Golan et du Liban qui promettent une solution de continuité avec la Jordanie d'où les opérations sont commandées par des officiers anglais et américains. Le tout avec la protection de la DCA sioniste qui a instauré une zone d'exclusion aérienne de facto.
On nous a expliqué que la coalition de l'Axe du Bien cherchait à assécher les ressources financières de l'EIIL en frappant les installations pétrolières et gazières dont il tire de gros revenus.
Les choses ne sont pourtant pas si simples. On sait que l'EIIL ne tire pas ses revenus seulement de l'exploitation du pétrole puisqu'il bénéficie de largesses venues des pétromonarchies.
Ensuite, on sait que ce pétrole est vendu essentiellement en Turquie, pays qui n'a rien fait ou pas grand chose pour faire cesser la contrebande de ce produit.
Quant au gaz, il ne saurait être exporté que par gazoduc ou sous forme liquéfiée. Un gazoduc ne peut fournir qu'un client officiel, un autre Etat par exemple et il n'existe pas d'usine de liquéfaction en Syrie.
Le gaz dans le contexte politique actuel est donc un produit essentiellement à consommation locale : pour la cuisson ou le chauffage.
J'espère que quelqu'un demandera à Barack Obama comment les familles syriennes pourront se chauffer cet hiver. Peut-être en déboisant les quelques forêts qui existent en Syrie ?
En attendant de produire les effets recherchés, c'est-à-dire l'élimination du pouvoir baathiste en Syrie, nous sommes peut-être à la veille d'une crise humanitaire sans précédent en Syrie.
Les bombardements américains n'épargnent pas les civils
Les bombardements américains n'épargnent pas les civils; maison détruite par une attaque américaine sur un village syrien

Pour conclure, on comprendra bien que le but de ces bombardements est en réalité de détruire l'infrastructure économique syrienne afin qu'aucune force sur le terrain, ne puisse s'autonomiser par rapport à la volonté des USA.