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jeudi 10 mars 2016

Daesh, d'où vient l'argent?

La récente remise d’une décoration, la Légion d’Honneur, à Mohammed ben Nayef prince héritier et ministre de l’intérieur saoudien, par le président François Hollande a fait grincer quelques dents en dépit de la discrétion dont l’Elysée a entouré cette remise de médaille.
C’est que l’Arabie Saoudite n’a pas exactement le genre de régime qu’est supposé honorer un gouvernement socialiste et un président élu sur la base de valeurs de gauche.
Et il est vrai que l’Arabie Saoudite non seulement  ne ressemble ni de près ni de loin à ce qu’on appelle démocratie, mais c’est aussi un pays où la peine de mort est appliquée à grande échelle et pour des motifs qui peuvent laisser perplexes au terme de procédures qu’on a du mal à qualifier de justice.
Certains ont pointé le rôle de l’Arabie Saoudite, et d’autres monarchies de la région, dans la déstabilisation de la Syrie et, plus précisément, dans l’encouragement des factions dites djihadistes, c’est-à-dire d’organisations considérées de manière quasi unanime comme terroristes, qu’elles s’appellent al Qaïda (avec le Front al Nosra, sa branche syrienne) ou Etat Islamique en Irak et au Levant (ou Etat Islamique ou Daessh).
Ce dernier point est d’autant plus sensible que la guerre contre le terrorisme s’est longtemps résumée dans le discours à la guerre contre al Qaïda (concrètement ce sont l’Afghanistan et l’Irak qui ont été écrasés) avant que l’EIIL soit défini comme la menace N°1.
Or, il s’avère que les monarchies du Golfe, Arabie Saoudite en tête, ont financé et financent encore l’Etat Islamique.
Cette affirmation n’est pas une simple lubie de ma part. En effet, comme on peut le lire dans l’article que je vous propose, les autorités britanniques elles-mêmes admettent un tel financement, du moins dans les débuts de l’Etat Islamique. Cette restriction aux débuts de l’organisation terroriste n’est cependant pas acceptée par certains spécialistes  de la région qui soutiennent que cette aide financière continue et qu’on ne saurait expliquer autrement que le « califat » ne soit pas déjà en faillite.
Un élément qui donne du poids à leurs assertions est le refus du gouvernement britannique de coopérer pleinement au travail d’une commission d’enquête parlementaire qui cherche à faire la lumière sur cette question.

L’effondrement des revenus pétroliers signifie que l’Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL – Daesh) dépend de l’argent des pays du Golfe.

Les attaques de la coalition sur les installations pétrolières de l’EIIL ont sans doute réduit ses revenus de 40 %, mais les experts disent que la dépendance de l’EIIL à l’égard du pétrole a été surestimée.
Par Patrick Wintour, The Guardian (UK), 8 mars 2016 traduit de l’anglais par Djazaïri
L‘effondrement des revenus pétroliers de l’EIIL l’ont probablement rendu plus dépendant des dons alloués par les riche pays du Golfe et des profits tirés des marchés des changes étrangers, a-t-on pu entendre à la première commission d’enquête britannique sur les finances de l’organisation terroriste.
Les attaques de la coalition rassemblée par les Américains sur les installations et les convois pétroliers de l’EIIL auraient réduit ses revenus de plus d’un tiers dans un contexte où les fiances de l’organisations deviennent un des principaux fronts dans la bataille pour la vaincre en Irak et en Syrie.
Le gouvernement britannique est réticent à coopérer avec la commission d’enquête parlementaire qu’il n’a pas autorisée à auditionner un cadre supérieur du ministère de la défense qui joue un rôle capital dans la supervision des visant à saper les financements de l’EIIL.
Mais le ministre des affaires étrangères Tobias Ellwood a déclaré que des progrès avaient été accomplis même si la connaissance des finances opaques de l’organisation restait lacunaire et dépendante des découvertes des services de renseignements.
Il a assuré que les revenus pétroliers du régime [de l’EIIL] étaient en voie d’effondrement et il a même laissé entendre que le quartier général de l’organisation à Raqqa pourrait imploser si et quand l’armée irakienne aura repris Mossoul.
Mais des experts ont déclaré devant la commission que le gouvernement britannique surestimait sans doute énormément l’importance des revenus pétroliers et sous-estimait l’ampleur de la dépendance de l’EIIL à l’égard de donateurs étrangers des pays du Golfe ou sa manipulation du système bancaire irakien.
Luay al-Khatteeb de l’Iraq Energy Institute a soutenu que le coût de la conduite de la guerre pour l’EIIL devait être si élevé et ses revenus pétroliers si limités qu’il doit nécessairement avoir accès à des dons financiers massifs.
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Luay al-Khatteeb

En outré, il a été déclaré devant la commission qu’il était possible que l’EIIL gagne environ 25 millions de dollars par an au moyen d’opérations sur le marché des changes, un chiffre que conteste le ministère des affaires étrangères.
Le gouvernement britannique estime que 40 % des revenus de l’EIIL proviennent du pétrole 40 % de l’extorsion, des taxes et de l’économie monétaire locale, et les 20 % restants de sources comme la vente des antiquités et les dons. Il affirme que les revenus pétroliers ont maintenant diminué de 40 %, ce qui représente une baisse de 20 % du total des rentrées d’argent de l’EIIL.
Al Khatteeb a dit à la commission que les évaluations du gouvernement britannique surestiment probablement l’importance du pétrole. Il a laissé entendre que l’EIIL avait sans doute réussi à tirer de substantiels revenus du pétrole pendant à peine quelques mois en 2014 quand il produisait 70 000 barils par jour pour une valeur d’environ 500 millions de dollars sur une année.
Le chiffre actuel doit être plus proche des 200 millions de dollars du fait des attaques contre ses infrastructures pétrolières, de la baisse des prix du pétrole et de la faible qualité du brut syrien, ce qui signifie qu’il produit au mieux 20 000 ou 30 000 barils par jour cédés contre guère plus de dix dollars chacun.
“Cette histoire d’un califat finance par le pétrole suppose une production bien supérieure, de l’ordre de 40 000 barils par jour ou un prix beaucoup plus élevé du pétrole de l’EIIL, autour de 30 dollars le baril, » a déclaré al-Khatteeb à la commission. Il était même possible, a-t-il suggéré, que l’EIIL soit maintenant un importateur net de pétrole pour faire fonctionner les camions et les Humvees fournis par les Américains qu’il a pris à l’armée irakienne..
Les revenus de la fiscalité et de l’extorsion sur les deux millions de personnes sous son autorité, dont la plupart gagnent moins de 110 dollars par mois, rapporte peut-être le mêmemontant surtout si on prend en compte le coût entrainé par l’administration de son  territoire.
Al-Khatteeb a déclaré devant la commission: “Soit ces combattants sont contents d’accepter une diminution substantielle de leurs soldes du fait de la baisse des revenus de l’EIIL, ou une autre source de financement  non prise en compte permet de continuer à leur donner satisfaction.
“C’est une conclusion raisonnable compte tenu de la surestimation des revenus pétroliers de l’EIIL, d’une assiette fiscale faible et de plus en plus étroite ainsi que des faibles prix auxquels l’EIIL effectue ses ventes d’antiquités sur la marché noir.
 «Certains se demanderont peut-être jusque à quel niveau les Arabes du Golfe ont continué à financer le califat. Il est certain que l’EIIL a pu s’appuyer sur d’autres sources de revenus entre janvier 2015, moment où l’économie de Raqqa s’est effondrée et mi- janvier 2016 quand les forces de l’Etat Islamique ont été en capacité de lancer une nouvelle offensive d’envergure en Syrie. L’argent vient de quelque part. »
Le gouvernement britannique a en effet reconnu que des pays du Golfe ont finance l’EIIL à ses débuts, disant cependant être certain que de tels financements étatiques ont maintenant cessé. Mais Dan Chugg, un expert du ministère des affaires étrangères, a reconnu devant la commission parlementaire que cette assurance avait une valeur limitée.
Chugg a déclaré: « Avec certains de ces pays, il est difficile de savoir ce qui est financement gouvernemental et ce qui ne l’est pas quand vous avez affaire à des familles royales, des princes très riches et ce genre de choses. »
Une autre source possible de revenus pour l’EIIL vient de ses transactions sur les marché des changes à l’étranger où une partie du milliard de dollars saisi dans les coffres des banques irakiennes a été négociée pour le profit.
David Butter, un chercheur associé au thinktank Chatham House soutient que l’EIIL fait passer des fonds d’une frontière à l’autre et tire profit des fluctuations des taux de change et d’un réseau informel d’agents de change connu sous le nom de « hawala. »
Margaret_Thatcher_at_the_door_of_Chatham_House.
Margaret Thatcher sortant de Chatham House

Butter a déclaré devant la commission : « Les système de ventes aux enchères de devises étrangères par la banque centrale irakienne doit faire l’objet d’une enquête fouillée. »
Les membres de l’EIIL, a déclaré Butter, ont effectué des mouvements d’argent entre banques en Irak et en Jordanie pour exploiter les déséquilibres sur les marchés monétaires.
 «Alors quand le gouvernement irakien procède à ses adjudications régulière de devises étrangères, l’argent de l’EIIL est injecté dans ce système et il peut obtenir une marge sur les écarts entre les différents taux de change là-bas et ramener l’argent dans son territoire via les agents hawala, » a expliqué Butter. «C’est de cette manière que l’argent circule au Moyen Orient.»
Le ministère des affaires étrangères a soutenu que ces sources de profit étaient peu probables pour trois raisons. L’EIIL a perdu ses réserves de liquidités d’abord à Mossoul puis, depuis octobre, dans les bombardements de la coalition, dont ceux sur la banque centrale de cette ville, qui ont fait partir en fumée des centaines de millions de dollars. Des pressions sur la Banque Nationale Irakienne ont aussi débouché sur des règlements plus stricts et le licenciement d’agents qui agissaient peut-être pour le compte de l’EIIL dans les ventes aux enchères de devises.
L’espoir mis dans une faillite de l’EIIL est exagéré a-t-il été dit devant la commission d’enquête, mais une diminution de ses ressources peut signifier un changement avec le passage d’une armée permanente qui mène une guerre territoriale sur deux fronts à une structure plus lâche dans le style d’une franchise d’al Qaïda qui entreprend des attentats terroristes à Damas et à Bagdad.

dimanche 28 juin 2015

Godemichés et plugs anaux, on a trouvé le véritable drapeau de Daesh (Etat Islamique en Irak et au Levant)


Des lacunes dans le domaine de la culture générale peuvent donner lieu à des situations cocasses, telle celle qui a vu un bulletin d'informations de CNN, la fameuse chaîne américaine d'informations en continue, dont une journaliste qui couvrait la gay pride de Londres a cru voir flotter un drapeau de l'Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL ou Daesh) au beau milieu des bannières multicolores arborées habituellement dans ce genre de défilés.
Le drapeau, s'il avait bien l'aspect général de celui du mouvement terroriste, était simplement un trait d'humour puisque, ce que la journaliste a pris pour des inscriptions en langue arabe (ou des inscriptions voulant imiter l'écriture arabe) étaient en réalité des représentations d'objets ludiques qu'on appelle godemiché ou plug anal.


Vidéo : Dieu déteste les drapeaux ? CNN confond des godemichés avec le drapeau de Daesh à la gay pride]

Al Bawaba (Jordanie) 28 juin 2015 traduit de l'anglais par Djazaïri

Oups... La journaliste de CNN Lucy Pawle n'a pas su faire la différence entre un drapeau de Daesh et des sex toys quand elle a signalé en avoir aperçu un à la gay pride de Londres
Samedi, CNN a consacré toute une partie de son bulletin d'informations à la présence possible d'un drapeau de l'Etat Islamique à la gay pride de Londres.

« Dernière minute : un drapeau de l'EIIL aperçu dans une gay pride, » lisait-on sur le bandeau de bas d'écran de la chaîne d'informations télévisées tandis que des caméras cadraient et zoomaient à plusieurs reprises sur ce qui s'est avéré être un drapeau sur lequel étaient dessinées des représentations grossières de sex toys.

« Un drapeau de l'EIIl au milieu d'une marée de couleurs arc-en-ciel a été repéré par un membre de la rédaction de CNN en poste à l'international, » avait annoncé la présentatrice de CNN.

Le drapeau avait été apparemment repéré par la journaliste de la rédaction internationale de CNN Lucy Pawle qui était en direct par téléphone pour parler de sa découverte étonnante.

« Cet homme vêtu de noir et de blanc brandissait ce qui s'avérait une très mauvaise imitation, mais une tentative évidente d'imiter, le drapeau de l'EIIL, » expliquait Pawle. « Le drapeau noir et blanc avec les lettres caractéristiques.

Quoique Pawle semble s'être aperçu de l'inauthenticité du drapeau, elle n'a pas capté sa dimension humoristique et 'a même signalé aux policiers présents sur place.

« Si vous regardez attentivement le drapeau, on voit bien que ce n'est pas de l'arabe. En fait, çe pourrait bien être un charabia. »


L'erreur de CNN a vite fait le buzz, lui valant des moqueries de la part de toutes sortes de sites internet d'information. CNN a par la suite retiré la vidé de son site web. Mediaite a cependant posté le clip de cet incident pour la postérité.

jeudi 19 février 2015

Robert Ford, celui qui voulait armer les "rebelles" en Syrie, reconnaît maintenant qu'ils ne représentent rien

Dans la famille Ford, on connaît le cinéaste John Ford (un pseudonyme en réalité), l'acteur Harrisson Ford et le critique de cinéma Charles Ford.

Un nom qui semble prédestiner à exercer une activité en rapport avec le cinéma !

Et quand on n'est pas dans le cinéma spectacle, on joue aux cow-boys et aux Indiens pour de vrai en poussant à la guerre civile, ce qu'a fait avec entrain et ténacité l'ancien ambassadeur des États Unis en Syrie, un certain Robert Ford.
Robert Ford a un petit quelque chose de George W. Bush
Robert Ford a un petit quelque chose de George W. Bush
Robert Ford était en poste à Damas au moment où les premiers troubles ont agité la Syrie, Plutôt que de se contenter de rendre compte à son gouvernement de l'évolution de la situation quitte à rappeler aux autorités locales comment les États Unis concevaient un règlement politique de la crise, Robert Ford s'est immédiatement attelé à attiser les tensions et à bien faire comprendre qu'un révolution à la libyenne trouverait un entier soutien à Washington.

C'est exactement ce qui s'est passé et comme en Libye, la France et le Royaume Uni étaient chargés de jouer les utilités en tant qu'avant-garde de la communauté internationale.
Mais outre le fait que la leçon libyenne a parfaitement été retenue par le gouvernement syrien mais aussi par le gouvernement russe, les références idéologiques et les méthodes des « rebelles » n'ont pas tardé à renforcer le soutien populaire au pouvoir syrien.

L'idéologie et les méthodes sont les mêmes que celles des prétendus rebelles libyens mais comme en Libye, le régime syrien n'aurait pu être abattu que grâce à une intervention étrangère directe. Or cette dernière n'a pas été possible parce que l'armée gouvernementale ne s'est pas effondrée mais est restée au contraire motivée, et parce que la Russie comme l'Iran ont clairement fait connaître leur ferme opposition à une telle entreprise.

Les temps ont bien changé depuis 2011 et la fameuse opposition démocratique syrienne apparaît pour ce qu'elle est une nébuleuse de clients des pétromonarchies qui sont motivés surtout pas l'appât du gain. De fait, les pétromonarchies ont été très généreuses et leurs clients leur en donnent pour leur argent en matière de pillages, de destructions et de têtes coupées.
Aujourd'hui Robert Ford ne soutient plus la dotation en armes de l’opposition syrienne . Il n'a cependant pas renoncé à ses beaux projets pour la Syrie puisqu'il recommande l'envoi de soldats, pas nécessairement américains, précise-t-il.

On verra ce qu'il en sera étant donné que le parti de la guerre à Washington cherche maintenant à prendre prétexte de la force de l'Etat Islamique en Irak et au Levant pour demander une action militaire directe.
Les gens informés savent pourtant que les milices de la mouvance d'al Qaïda (et Daesh a été un moment affilié à cette organisation) ont joué un rôle prédominant très tôt dans l'histoire de la crise syrienne

par Hannah Allam, McClatchy Washington Bureau 18 février 2015 traduit de l'anglais par Djazaïri

Washington – Robert Ford a toujours été un des plus chauds partisans des rebelles syriens à Washington, se démenant à l'intérieur d'une administration réticente en faveur de l'armement de rebelles modérés triés sur le volet pour combattre le régime brutal de Bachar Assad.

Ces dernières semaines, cependant, Ford, l'ancien ambassadeur des États Unis en Syrie qui avait fait la une quand il avait quitté le service de l'Etat il y a un an en critiquant sévèrement la politique de l'administration Obama, a renoncé à son appel à fournir des armes aux rebelles. Il est au contraire devenu de plus en plus critique à leur égard, les considérant comme incohérents et indignes de confiance parce qu'ils collaborent avec les djihadistes.

Cette volte-face qui fait murmurer parmi les spécialistes de politique étrangère et les personnalités de l'opposition syrienne à Washington, est un signe supplémentaire que l'option des rebelles soi-disant modérés a fait long feu et que le choix en Syrie se réduit au régime contre les extrémistes dans une guerre qui a tué plus de 200 000 personnes et en a déplacé des millions.

Dans la foulée de réunions avec les dirigeants rebelles en Turquie, Ford a expliqué dans une interview cette semaine pourquoi sa position a évolué: Sans un commandement central fort ou même d'entente entre les acteurs régionaux pour désigner le Front al Nosra Front affilié à al Qaida comme un ennemi, dit-il, les modérés auront peu de chances de devenir une force viable, que ce soit contre Assad ou contre les extrémistes. Il a estimé la fraction restante de modérés parmi les rebelles à moins de 20 000 hommes. Ils sont incapables d'attaquer et, en ce moment, ils sont «surtout dans des batailles défensives ».

Pour faire court : ça n'a aucun intérêt d'envoyer de l'aide au camp du perdant.

"Nous devons faire face à la réalité telle qu'elle est», a déclaré Ford, qui collabore maintenant avec le Middle East Institute à Washington. «Les gens que nous avons soutenus n'ont pas été assez forts pour tenir leur terrain contre le Front al Nosra."

Le ton de Ford sonne aujourd'hui comme celui d'une personne différente de l'optimiste qui, il y a seulement six mois, écrivait un essai de politique étrangère qui commençait ainsi: "Ne croyez pas tout ce que vous lisez dans les médias: Les rebelles modérés de la Syrie ne sont pas finis. Ils ont gagné du terrain dans plusieurs parties du pays et ont rompu publiquement à la fois avec la filiale d'Al-Qaïda qui opère sur place et avec les djihadistes de l'Etat islamique ".

Maintenant,pourtant, dans les tables rondes et dans ses conférences, Ford accuse les rebelles de collaborer avec le Front al Nosra, la branche d'al-Qaïda en Syrie que les USA ont déclaré organisation terroriste depuis plus de deux ans. Il dit que les luttes intestines de l'opposition se sont aggravées et il déplore le fait que des organisations extrémistes dominent désormais dans la plupart des territoires qui échappent au contrôle du régime syrien.

Ford affirme que le problème tient en partie à ce que que trop de rebelles - et leurs parrains en Turquie et au Qatar - ont insisté pour dire que le front al Nosra était une force anti-Assad indigène, alors qu'en fait c'était une branche d'Al-Qaïda dont l'idéologie était pratiquement indiscernable de celle de l'État islamique. L'administration Obama a déjà eu toute une série de déconvenues concernant des fournitures données aux rebelles qui se sont retrouvées entre les mains d'organisations désignées comme terroristes par les États Unis.

« Le front al Nosra est tout aussi dangereux, et pourtant ils prétendent que ce sont des gens biens, ils sont Syriens, » déclare Ford. « Le deuxième problème est que notre matériel a échoué chez eux. »
En même temps que ses appels à armer les rebelles se faisaient de plus en plus fables, Ford s'exprimait plus vigoureusement sur les relations entre les rebelles et le front al Nosra, chose que les officiels américains avaient préféré ignorer, du moins publiquement.

Lors d'un séminaire le mois dernier en présence d'un public auquel participaient des figures importantes de l'opposition syrienne avec lesquels il avait travaillé pendant des années, Ford a commencé par un préambule d'avertissement que ce qu'il allait dire était "ne serait pas populaire» parmi la partie de l'assistance appartenant à l'opposition syrienne.

Il s'est ensuite lancé dans un acte d'accusation des rebelles modérés, leur disant sans ménagement qu'ils pouvaient oublier l'aide extérieure aussi longtemps que ils continueraient à collaborer avec le front al Nosra. Il a laissé entendre que les responsables américains qui les soutenaient s'étaient lassés de devoir les couvrir auprès de l'administration et d'une opinion publique américaine qui sont sceptiques quant à une implication plus grande des États-Unis en Syrie.

"Pendant longtemps, nous avons détourné le regard pendant que le Front al Nosra et les groupes armés sur le terrain, dont certains reçoivent de l'aide de notre part, coordonnaient leurs opérations militaires contre le régime", a déclaré Ford. "Je pense que ces jours où nous regardions ailleurs sont terminés."

La plupart des membres de l'auditoire étaient familiers avec l'historique de Ford sur le dossier syrien, et ils avaient été visiblement surpris de ces paroles de remontrances; ils le connaissaient comme un défenseur acharné des rebelles, quelqu'un qui avait mis fin à une longue carrière diplomatique il y a un an ce mois-ci avec des propos acerbes sur le refus de l'administration Obama de les armer. Ford est souvent décrit comme le premier haut fonctionnaire à s'être exprimé aussi ouvertement contre la politique américaine envers la Syrie; la Maison Blanche est toujours furieuse contre sa décision de passer outre le devoir de réserve.

Ford n'a pas assoupli sa position sur la responsabilité des États Unis dans la catastrophe syrienne – il présente toujours la politique américaine comme un « immense ratage » et «un échec singulier » - mais maintenant, il n'épargne pas aux rebelles leur part de responsabilité. Il n'est guère patient devant l'argument selon lequel ils étaient forcés de collaborer avec le front al Nosra et d'autres partenaires infréquentables à cause des promesses d'assistance non tenues par l'Occident. Il faut qu'on s'accorde, dit-il, sur le fait que al Qaïda est hors-jeu comme partenaire.

« Il devient impossible d'aligner une opposition efficace quand personne n'est d'accord sur qui ou quoi est l'ennemi, » dit-il.

Ford considère que la dernière approche américaine consistant à laisser tomber l'ancien modèle de rébellion pour construire une nouvelle force paramilitaire triée sur le volet pour se concentrer sur la lutte contre l'Etat islamique était vouée à l'échec ; les rebelles syriens sont plus motivés par la destitution d'Assad que par le combat contre les extrémistes pour le compte de l'Occident, et il y a bien trop peu de combattants pour prendre le projet au sérieux.
« L'effectif [de combattants] est encore trop réduit, » dit-il. « Que feront-ils avec 5 000 hommes ? Ou même avec 10 000 dans un an ? Qu'est-ce que ça pourra faire ? »

Le régime Assad veut de présenter lui-même comme une alternative [à al Qaïda et à Daesh], mais Ford explique que l'armée syrienne a été très affaiblie et qu'il est douteux que le régime puisse mener une campagne victorieuse contre les extrémistes. Et puis il y a les retombées politiques et morales qui découleraient d'une détente des relatiosns de l'Amérique avec un homme que des dirigeants américains décrivent depuis 2011 comme un boucher qui a perdu toute légitimité à gouverner.

Ford affirme que le moment est venu pour les dirigeants américains et leurs alliés d'avoir une discussion sérieuse sur l'envoi de « troupes sur le terrain, » tout en ajoutant aussitôt que ces combattants ne doivent pas être forcément américains. Il considère que seule une force terrestre professionnelle peut débarrasser la Syrie des djihadistes.

Et toute action parallèle pour bâtir un mouvement rebelle local devrait se faire de manière rationnelle à travers un commandement central et un canal hiérarchique syrien, dit-il. Les partenaires internationaux, déclare Ford, doivent renoncer au cadre de fonctionnement « insensé » actuel dans lequel chaque puissance régionale financent dans l'anarchie un écheveau d'organisations clientes qui, dit-il, serait du plus haut comique si les conséquences n'en étaient pas si tragiques.

Et si cette démarche ne peut pas être mise en place, déclare l'homme connu pour plaider en faveur d'une plus grande implication des États Unis, « alors nous n'avons plus qu'à nous retirer et dire que nous ne pouvons rien faire pour la Syrie. »

dimanche 18 janvier 2015

L’OTAN prétend combattre « l’Etat Islamique » (Daesh) en Syrie mais le soutient en réalité

Le Washington’s blog reproduit ces cartes publiées dans le Wall Street Journal (réservé aux souscripteurs) qui montrent que l’Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL ou Daesh) a multiplié par trois son emprise territoriale en Syrie depuis le déclenchement de frappes aériennes par les Etats Unis et certains de leurs alliés dans la région.
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Il y a là un mystère que nos journalistes s’empresseront sans doute de nous expliquer ou… pas.
Concernant ces publicités
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dimanche 23 novembre 2014

Le soutien des Etats Unis et du régime sioniste à al Qaïda en Syrie

Dans la guerre livrée au régime syrien, à l'Iran et au Hezbollah, les Occidentaux utilisent des stratégies complexes aux effets parfois imprévus, d'autant qu'elles ne font pas forcément toujours consensus en Occident même où leur mise en œuvre dépend des rapports de forces entre les gens, disons raisonnables, et les néoconservateurs.
Ces néoconservateurs, ainsi que l'expliquait Robert Parry, restent très présents dans l'appareil politico-militaire des Etats Unis et leur poids peut être très important dans un pays comme la France où ils se cachent aussi derrière de nobles idéaux humanitaires, alors que la seule chose qui leur importe est le sort du régime sioniste.
Dans ces pays occidentaux qui mènent une guerre non déclarée à la Syrie, on feint de s'étonner de la présence sur le terrain de combattants « djihadistes » dont les noms et prénoms évoquent parfois plus le camembert que le leben.
Le "djihadiste" français Abou Mariam exhibe la tête tranchée d'une résistante kurde
Le "djihadiste" français Abou Mariam exhibe la tête tranchée d'une résistante kurde
Mais qu'y a-t-il de surprenant à voir de jeunes Français répondre à l'appel au meurtre du chef de l'Etat syrien lancé par Laurent Fabius, l'actuel chef de la diplomatie française ?

De la même manière, on ne sera pas surpris de voir en Syrie les puissances occidentales soutenir des forces officiellement affiliées à al Qaïda même si les choses sont quelque peu obscurcies par les bombardements exécutés par les USA et leurs alliés arabes contre certaines forces djihadistes en Syrie.
Le blogueur Moon of Alabama nous aide à mieux comprendre ce qui se passe sur le terrain et dans les officines de Washington : une partie des forces djihadistes est entrée en conflit avec les intérêts de Washington en s'attaquant notamment au Kurdistan irakien où l'armée américaine entretient une base, Cette confrontation était à tel point inattendue que le gouvernement turc, allié de l'Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL ou Daesh) a eu du mal, et a toujours du mal, à modifier son positionnement stratégique à l'égard de cette puissante milice.
Ce qui est important dans l'article que je vous propose, c'est surtout ce fait que l'aviation américaine bombarde le Jabhat al-Nosra, une importante milice affiliée à al Qaïda, dans le nord syrien tandis qu'elle soutient la même milice au sud du pays dans la région proche du Golan occupé par l'entité sioniste et la frontière jordanienne. L'objectif des Etats Unis n'est donc pas de détruire cette milice mais d'en écarter les éléments rétifs à une alliance avec eux sur le terrain.
Et c'est sans doute le même objectif qui est poursuivi avec les frappes contre l'Etat Islamique en Irak et au Levant.

Comment les Etats Unis et Israël aident al Qaïda dans le sud de la Syrie

par Moon of Alabama (USA) 21 novembre 2014 traduit de l'anglais par Djazaïri
Quand l'administration Obama a déclaré avoir bombardé le « groupe Khorasan » dans le nord syrien, les spécialistes se sont demandés ce que cela voulait dire. Il n'existait et il n'existe aucune organisation de ce nom. Ce que l'administration Obama appelait groupe Khorasan était des dirigeants du Jabhat al-Nosra, la branche syrienne d'al Qaïda qui était active en Afghanistan et au Pakistan il y a quelques années avant de venir en Syrie. Alors pourquoi faire une distinction enre le Jabhat al-Nosra qui est actif dans toute la Syrie et un groupe dirigeant de la même organisation situé dans le nord de la Syrie ?
Mon sentiment est qu'il existe une coopération active entre le Jabhat al-Nosra et les Etats Unis, particulièrement dans le sud syrien, et que la distinction a été faite pour maintenir en place une forme quelconque d'alliance dans le sud. Les mercenaires de l'Armée Syrienne Libre dans le sud de la Syrie ont été entraînés et armés par la CIA en Jordanie et sont contrôlés depuis une salle d'opérations multinationale quelque part à Amman.
Dans le sud, le Jabhat al-Nosra combat activement aux côtés de l'Armée Syrienne Libre qui reçoit aussi un soutien d'Israël. Au cours de ces derniers mois l'ASL, avec les combattants d'al-Nosra comme troupes de choc, s'est emparée de portions importantes de territoire le long de la frontière de la Syrie avec la Jordanie et Israël. Leur but est, ainsi que nous l'avions signalé il y a deux mois, d'ouvrir un corridor vers Damas. Leurs avancées au détriment de l'armée syrienne dans la zone frontalière ont été réalisées avec l'appui des tirs de soutien de l'artillerie israélienne.
Reuters confirme aujourd'hui que Nosra, comme nous l'écrivions, est à la pointe des combats dans le sud :
Des combattants du Front al-Nosra affilié à al Qaïda et d'autres insurgés ont attaqué et fait uen brève incursion à Baath City dans le sud de la Syrie jeudi, le dernier bastion important de l'armée dans une province qui jouxte les hauteurs du Golan sous occupation israélienne.
…...
Des centaines de combattants d'al-Nosra qui ont fui la province orientale de Deir al-Zor après en avoir été chassés par l'Etat Islamique dans le courant de cette année se sont regroupés dans le sud de la Syrie où ils ont renforcé la présence rebelle dans ce secteur, selon es activistes.
« Il [ce renfort] a permis aux combattants de prendre le dessus dans cette zone, » déclare Abou Yahia al-Anari, un combattant d'Ahrar al-Sham.
...
Les gains des insurgés depuis le début de cette année ont principalement été obtenus par le Front al-Nosra en association avec d'autres rebelles et brigades islamistes qui combattent en alliance avec l'Armée Syrienne Libre soutenue par l'Occident. A la différence des rebelles qui combattent dans le nord, ils se sont bien coordonnés jusqu'à présent.
Au nord, le Jabhat al-Nosra combat des groupes de mercenaires soutenus par la Turquie et les Etats Unis. Au sud, il coopère par contre avec ce genre de groupes qui sont soutenus, équipés et entraînés par les Etats Unis à partir de la Jordanie et d'Israël. Al-Nosra au nord a été rebapptisé « groupe Khorasan » de sorte à ce qu'on puisse le bombarder sans mettre en danger l'alliance au sud entre l'Armée Syrienne Libre et le Jabhat al-Nosra.
Les combattants de Nosra dans le sud utilisent bien entendu des ermes et d'autres équipements que les unités de l'Armée Syrienne Libre reçoivent de la CIA et d'autres services secrets. Ces groupes combattent ensemble et partagent naturellement leurs ressources.
En octobre, un mois après que j'ai signalé les opérations dans le sud, le Washington Institute, une pièce du lobby sioniste aux Etats Unis, a reconnu ces plans et a exhorté à plus de soutien d'Israël et des Etats Unis sur le front sud. Il minimisait bien sûr sciemment la participation d'al-Nosra.
Une assistance coordonnée dans le sud de la part des Jordaniens, des Israéliens et des alliés pourrait permettre de renforcer les rebelles syriens modérés dans cette région, d'éviter une prise de contrôle par les extrémistes et faciliter la campagne en cours contre l'Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL).
Pour l'instant, l'essentiel du soutien israélien aux bataillons locaux modérés et non islamistes le long de la frontière s'est borné à une aide humanitaire, tels les soins apportés à 1 4000 Syriens malades et blessés dans des hôpitaux israéliens, la fourniture de médicaments, de nourriture et de moyens de chauffage à des villageois etc. Certains groupes rebelles sont en contact constant avec l'armée israélienne, avec par exemple de fréquentes réunions secrètes qui se tiendraient à Tibériade, mais seule une petite quantité d'armes leur a été fournie, essentiellement des lance-roquettes.
Les opérations dans le sud n'ont rien à voir avec l'EIIL qui reste peu présent dans le sud, mais sont exclusivement dirigées contre l'armée syrienne, le gouvernement syrien et la population de Damas. Les combats sont conduits, comme l'a reconnu Reuters aujourd'hui, par des miliciens du Jabhat al-Nosra et un soutien américain et israélien est apporté aux groupes locaux de l'Armée Syrienne Libre qui sont étroitement alignés avec al-Nosra.
Les Etats Unis et Israël sont certainement au courant ce ce que Reuters rapporte et que nous avions affirmé auparavant. Ils ont armé et continuent à armer des groupes qui coopèrent étroitement et partagent avec al Qaïda leurs ressources obtenues auprès d'Israël et des Etats Unis.

mercredi 22 octobre 2014

L'Etat Islamique en Irak et au Levant (Daesh), les Kurdes, la Turquie, et la lutte des classes

Une lecture intéressante du positionnement de la Turquie à l'égard de la situation à sa frontière avec la Syrie où l'Etat Islamique (EI, Daesh) cherche à s'emparer de la ville de Kobané aux dépends des Kurdes syriens.

En effet, Adnan Khan dépasse la lecture commune qui privilégie soit l'angle religieux, soit l'angle ethnique pour nous donner à comprendre ce qui se joue réellement en Turquie : la reprise du bras de fer entre un gouvernement, d'inspiration islamiste, qui a a lancé le pays, avec un certain succès, dans une expansion économique de type capitaliste et une extrême gauche qui n'a pas renoncé à faire aboutir un projet socialiste par la voie révolutionnaire.
Il s'avère que cette extrême gauche comporte une forte représentation kurde sans pour autant qu'on puisse la caractériser sous l'angle ethnique ou culturel. Et cette extrême gauche se reconnaît dans le projet politique non ethnique porté par le Parti des Travailleurs du Kurdistan et le PYD qui assure la défense de Kobané.

On comprend mieux à la fois les réticences du gouvernement turc mais aussi la réaction d'hostilité d'une partie de la population turque à l'égard des régimes occidentaux, Etats Unis en tête.

Le vrai problème kurde de la Turquie

par Adnan Khan, The Globe and Mail (Canada) 22 octobre 2014 traduit de l'anglais par Djazaïri
Adnan Khan
Adnan Khan
Adnan Khan est un écrivain et photographe qui vit à Istanbul et à Islamabad

Il y a eu peu de manifestations de joie chez les Kurdes de Turquie lorsque l'aviation américaine a commencé à larguer des bombes sur l'État Islamique (EI, Daeeh) en Syrie. Leur réaction a été pour le moins surprenante: depuis des semaines, les Kurdes protestaient à Istanbul et dans le sud à majorité kurde de la Turquie contre le manque de soutien apporté à leurs compatriotes kurdes de Kobané, la ville assiégée en Syrie, juste de l'autre côté de la frontière.

Kobané était encerclée sur trois côtés, la seule voie de passage sûre pour y entrer ou en sortir étant celle vers la Turquie au nord. Mais l'armée turque a fermé la frontière. Les défenseurs de la ville, une milice kurde syrienne locale, la branche armée du Parti de l'Union Démocratique (PYD) ont sollicité une aide internationale. Quand les bombardements et les largages de matériel par les Américains ont enfin contribué à faire reculer les forces de l'Etat Islamique, les Kurdes ont probablement échappé au massacre.

L'intervention [américaine] aurait dû provoquer de la joie, mais la protestation a continué, les Kurdes s'en prenant à l'Etat Islamique et condamnant les actions de la Turquie. Encore plus significatif, les manifestants se sont déchaînés contre les Etats Unis et leurs alliés, dont le Canada, dénonçant l'impérialisme et le capitalisme occidentaux.

Les manifestants étaient en majorité des socialistes, d'une tendance virulente qui reste répandue dans la population kurde de Turquie. Leur colère ne découle pas d'un nationalisme ethnique mais d'une idéologie politique. Une révolution est en cours à Kobané, disent-ils, et tout le monde – l'Occident, l'Etat Islamique, les pays arabes, le gouvernement turc – tente de la faire échouer.

Leur version des faits est préoccupante [pour les autorités turques, NdT]. La Turquie a connu des années de violence politique après l'effondrement d'un processus de paix avec sa minorité kurde en 1993. L'es extrémistes de gauche, principalement des Kurdes favorables au Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK interdit) étaient à la lutte contre les ultranationalistes turcs et les islamistes qui se faisaient appeler le Hezbollah turc. Le gouvernement de l'époque, fortement influencé par l'armée, était soupçonné de manipuler les islamistes et les nationalistes dans sa tentative pour écraser l'insurrection dirigée par le PKK.

Ce furent des jours sombres. Des milliers de Kurdes périrent et des centaines de milliers furent déplacés après que pas moins de 3 000 villages du sud-est du pays furent rasés par l'armée pour leur soutien présumé au PKK. « C'était comme une guerre des gangs, » affirme Tolga Baysal, un cinéaste d'Istanbul qui a vécu cette époque. « Le Hezbollah enlevait et assassinait des membres présumés du PKK, le PKK faisait de même avec le Hezbollah. »

Aujourd'hui, l'histoire semble se répéter. Un autre processus de paix avec les Kurdes est sur le point de capoter. Le Hezbollah turc est de retour, revigoré par ce qu'il perçoit comme un renouveau islamique en Irak et en Syrie, ainsi que les penchants conservateurs de l'actuel gouvernement turc. Kobané a donné une nouvelle énergie à une extrême gauche turque inspirée par le Parti de l'Union Démoocratique qui a annoncé en septembre dernier qu'il allait instaurer la société socialiste parfaite à Kobané. Une fois encore, le gouvernement turc se tourne vers les ultra-nationalistes pour les contrer.

Selon le discours prédominant, la volonté kurde d'une auto-détermination sur une base culturelle et ethnique a été réveillée par les événements de Syrie. Mais c'est une simplification excessive. L'escalade du conflit a plus à voir avec l'idéologie politique – un socialisme radical en opposition avec le projet capitaliste turc en plein essor et le gouvernement enraciné dans l'islamisme politique qui le dirige.

En effet, le Parti de la Justice et du Développement (AKP) qui gouverne la Turquie a fait des avancées significatives ces dix dernières années en reconnaissant des droits culturels aux Kurdes. Beaucoup de travail reste à accomplir, mais il n'est plus illégal de se dire kurde ou de parler d'un espace nommé Kuridtan. Un nombre limité de chaînes de télévision kurdophones onr reçu l'autorisation d'émettre et d'importants projets de développement dans le sud-est ont amélioré la situation économique des Kurdes.

Mais le parti d'Union Démocratique et le PKK ont un projet beaucoup plus vaste que les militants m'avaient expliqué en 2006 quand j'avais visité leur base ses monts Qandil dans le Kurdistan irakien.
« La révolution commence avec le peuple, » m'avait-on dit. « C'est ce qui distingue notre socialisme de tout autre mouvement socialiste : l'action individuelle. Les gens doivent prendre en main leurs propres vies. Essayez d'imaginer ça : un pouvoir qui émane de la base, du peuple vers l'appareil de gouvernement d'une manière qui réduit le pouvoir de ce dernier à un rôle de coordination. C'est la vision du PKK. »

Pendant la semaine que j'avais passée avec les révolutionnaires, j'avais pu voir par moi-même ce à quoi pouvait ressembler leur utopie : une société organisée de manière rigide où tout était mis en commun, les rôles liés au genre étaient éliminés et les idéaux révolutionnaires étaient inculqués. Selon les dirigeants, ce n'était qu'un début.

« Notre mouvement est global, pas seulement limité à la région, » disaient-ils. « Mais nous nous concentrons sur le Moyen Orient comme point de départ. Nous changerons le paysage politique du Moyen Orient comme exemple pour le reste du monde. »

Maintenant, le projet révolutionnaire a trouvé son moment historique : le printemps Arabe. Dans le quartier majoritairement kurde 'Okmeydani à Istanbul, tous les signes sont présents : des graffiti qui annoncent la résurgence du pouvoir populaire, des faucilles et des marteaux grossièrement dessinés avec de la peinture rouge vif, des portraits de Che Guevara à côté de ceux de révolutionnaires kurdes. « Kobané est notre Stalingrad, » affirme un slogan répandu.

« L'Etat Islamique n'est pas seul, » m'a dit un manifestant de gauche. « L'Etat Islamique attaque une révolution... Ce n'est pas une lutte contre l'Etat Islamique. C'est une lutte contre le système et ceux qui le soutiennent, dont l'Etat turc et toute une série d'autres : le Qatar, l'Arabie Saoudite, l'Angleterre, la France, les Etats Unis. On doit s'opposer à tous ces systèmes capitalistes et impérialistes. »

Pour le gouvernement turc, ce genre de ferveur menace de casser des années d'entreprise capitaliste et de ramener la Turquie à l'effusion de sang et à la ruine économique des années 1990. Dans son calcul, l'Etat Islamique est un moindre mal. L'extrême gauche turque, qui se trouve être kurde, est la boîte de Pandore – dont le couvercle doit être maintenu fermé à tout prix.

dimanche 14 septembre 2014

La Turquie pas d'accord pour stopper la contrebande de pétrole exporté par l'Etat Islamique en Irak et au Levant

Cet article du journal australien The Age est en fait une reprise d'un texte du New York Times avec simplement un titre différent.

Si le titre du New York Times affirme que les Etats Unis cherchent l'aide de la Turquie dans la lutte contre l'Etat Islamique (EI) ou Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL), le titre de The Age affirme catégoriquement que la Turquie a opposé une fin de non recevoir à une demande très importante des Etats Unis. Les Etats Unis ont en effet demandé aux autorités d'Ankara de faire cesser la contrebande d'hydrocarbures en provenance d'Irak et de Syrie et ainsi tarir l'essentiel des revenus financiers de l'EIIL.

La Turquie a refusé pour plusieurs raisons dont certaines ont été présentées dans le post qui précède celui-ci : pour faire court, le gouvernement turc compte sur les milices de l'EI pour établir en Syrie et en Irak un ordre politique que le gouvernement présidé par Recep Tayyip Erdogan jugerait plus conforme aux intérêts de son pays.

Si 49 membres du corps consulaire sont en effet détenus par l'EIIL, il ne semble pas que leur vie soit en danger ni que leur sort ait pour l'instant une quelconque influence sur la politique turque dans la région.

La Turquie craint qu'une défaite de l'EIIL soit suivi d'un reflux sur son territoire de nombre de miliciens « djihadistes ». C'est en effet de Turquie que nombre d'entre eux sont venus et l'EIIL a de plus multiplié ses implantations en Turquie même, non seulement dans les zones frontalières mais jusque dans la métropole qu'est Istanbul et recrute des citoyens turcs par centaines.

Le ville industrielle de Dilovasi en périphérie d'Istanbul est un centre de recrutement de l'Etat Islamique en Irak et au Levant
Le ville industrielle de Dilovasi en périphérie d'Istanbul est un centre de recrutement de l'Etat Islamique en Irak et au Levant
Oserais-je dire que les lendemains risquent de déchanter pour Ankara, que les djihadistes perdent ou gagnent ?

Et pour finir, n'oublions pas l'esprit mercantile de Recep Tayyip Erdogan et de sa base politique : les régions méridionales de la Turquie proches de la Syrie et de l'Irak ont été dûrement touchées économiquement par les troubles dans les pays voisins. Leur assurer de l'essence à bon marché, fut-elle de contrebande, faire vivre un négoce lucratif est donc un moyen de solidariser avec le gouvernement les couches de la population qui profitent de ce trafic.

Autant de bonnes raisons pour éviter d'entrer en conflit avec l'EIIL. Les opposants syriens « modérés » selon Laurent Fabius et David Cameron sont arrivés à la même conclusion que le gouvernement turc et font entente avec l'Etat Islamique.

Observons pour conclure que l'armée américaine s'est pour l'instant gardée de s'attaquer aux camions qui acheminent en Turquie le pétrole exporté par l'EIIL.

La Turquie ne bloque pas les revenus pétrolier de l'Etat Islamique malgré la pression des Etats Unis

David E. Sanger et Julie Hirschfeld Davis, The Age (Australie) 14 septembre 2014 traduit de l'anglais par Djazaïri

Washington: L'administration Obama s'efforce de bloquerr les millions de dollars de revenus pétroliers qui ont fait de l'Etat Islamique une des organisations terroristes les plus riches de l'histoire, mais elle a pour l'instant été incapable de persuader la Turquie, le pays allié memebre de l'OTAN où la plus grande partie du pétrole est écoulée sur le marché noir, de s'attaquer à un vaste réseau de vente.

Les officiels du renseignement occidental disent pouvoir suivre les cargaisons de pétrole de l'Etat Islamique quand elles sont transportées d'Irak vers les régions frontalières du sud de la Turquie.

En dépit de longues discussions internes au Pentagone, les forces américaines n'ont jusqu'à présent pas attaqué les camions citernes.

Cependant, a déclaré vendredi un haut responsable de l'administration Obama, « cela reste une option. »

Les difficultés pour un élargissement de l'action contre l'Etat Islamique sous la direction des Etats Unis ont été évidentes dans les discussions qu'a eues le Secrétaire d'Etat US John Kerry avec le président égyptien Fattah al-Sisi qui a exhorté la coalition militaire à cibler d'autres organisations plutôt que l'Etat Islamique.

L'absence de volonté de la Turquie de contribuer à enrayer le commerce pétrolier symbolise l'ampleur des défis auxquels est confrontée la Maison Blanche pour assembler une coalition pour contrer l'organisation militante sunnite et pour lui couper les vivre.

L'accès de l'Etat Islamique à l'argent est essentiel pour lui permettre de recruter des membres, de faire face à la masse salariale de plus en plus importante de ses combattants, d'étendre son rayon d'action et opérer à travers le territoire de deux pays.
« Sous beaucoup d'aspects, la Turquie est une carte maîtresse dans l'équation de cette coalition, » explique Juan Zarate, conseiller principal au Centre for Strategic and International Studies.
« C'est une grande déception : Il existe un vrai danger que la démarche pour affaiblir et détruire l'EIIL soit fragilisée, » explique M. Zarate parlant de l'Etat Islamique. « On a un important allié dans l'OTAN et on ne sait pas si il a la volonté et la capacité de couper le flux d'argent, de combattants et de soutien vers l'EIIL. »

Jeudi, la Turquie a refusé de signer un communiqué en Arabie Saoudite portant engagement des Etats du Golfe persique de la région [c.à.d. sauf l'Iran, NdT] à contrer à l'Etat Islamique, même dans les limites que chaque nation considérera « appropriées ».
Les responsables turcs ont dit à leurs homologies américains qu'avec 49 diplomates turcs retenus en otages en Irak, ils ne pouvait pas courir le risque de prendre position publiquement contre l'organisation terroriste.

Pourtant, les officiels de l'administration américaine disent croire que la Turquie pourrait considérablement perturber les entrées d'argent vers l'Etat Islamique si elle essayait de le faire.

« Comme n'importe quelle sorte d'activité de contrebande et de marché noir, si vous y mettez les moyens et fautes l'effort de l'attaquer, vous ne l'éradiquerez sans doute pas, mais vous pouvez l'entamer fortement, » a déclaré samedi un haut responsable de l'administration.
Au centre des discussions, on trouve les dizaines de champs pétroliers et de raffineries en territoire irakien et syrien passés sous le contrôle de l'organisation. L'extraction a généré un flux financier régulier que les experts situent entre 1 et 2 millions de dollars par jour ; un montant dérisoire au regard du marché pétrolier mondial mais une formidable aubaine pour une organisation terroriste.

Mettant en relief la complexité de la mission de M. Kerry en vue d'obtenir du soutien au Moyen Orient, le président égyptien avait dit auparavant au Secrétaire d'Etat en visite qu'une coalition internationale contre le terrorisme ne devait pas seulement se concentrer sur les militants de l'Etat Islamique, mais aussi sur Ansar Bayt al-Maqdis et l'ennemi du régime égyptien, les Frères Musulmans.

Les responsables sécuritaires égyptiens ont affirmé que l'Etat Islamique avait établi des contacts avec Ansar Bayt al-Maqdis, l'organisation militante la plus dangereuse du pays qui a tué des centaines de membres des forces de sécurité depuis que l'armée a renversé le président islamiste Mohamed Morsi l'an dernier après des manifestations massives contre lui.

New York Times, Reuters