jeudi 11 septembre 2014

Obama à l’assaut de l’Etat Islamique ou la stratégie du chaos (ou encore la Turquie prise à son propre piège)

Les choses semblent se dessiner maintenant. Le gouvernement des Etats Unis a décidé de former une coalition à laquelle est fixée la mission de vaincre l'Etat Islamique qui a pris corps sur une partie des territoires de l'Irak et de la Syrie.

La coalition comprend un noyau dur avec des pays comme la Grande Bretagne et la France et des partenaires plus périphériques.

L'article que je vous propose parle justement du positionnement de la Turquie par rapport à cette orientation stratégique du président Obama, Turquie qui vient de refuser l'utilisation de ses bases aériennes pour des bombardements en territoire syrien et irakien.

L'auteur nous explique que, parmi les pays susceptibles de participer à ce noyau dur,  la Turquie, est le seul Etat  à partager une frontière avec l'Etat islamique n'a nulle envie de faire partie de ce noyau dur.

Pour la bonne raison que les autorités turques ont longtemps misé et misent encore sur des mouvements comme celui qui a donné naissance à l'Etat Islamique en Irak et au Levant (aujourd'hui Etat Islamique) pour venir à bout des régimes qui selon elles maltraitent les Sunnites. La priorité du gouvernement turc étant de corriger le gouvernement irakien et d'éliminer le régime baathiste au pouvoir à Damas.

Une bonne partie des milliers de combattants qui peuplent les rangs du Califat proclamé par Abou Bakr al-Baghdadi ont en effet à un moment ou à un autre transité par le territoire turc et y retournent à l'occasion pour se soigner par exemple.

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Un autre problème auquel fait face le gouvernement turc tient à ce qui se passerait si l'Etat Islamique était contraint d'abandonner ses positions : ce serait alors le reflux des miliciens « djihadistes »vers la Turquie où l'armée de ce pays n'aurait sans doute plus d'autre choix que de leur livrer bataille.

Tout cela est exposé dans cet article (que j'ai traduit de l'anglais à partir d'un original écrit en turc, ce qui explique certains défauts du texte), Ainsi que ce cauchemar pour le gouvernement turc que constituerait une alliance formelle ou de facto entre la coalition anti-EI et le régime de Bachar al-Assad !

Pour l'heure on ne sait cependant pas si l'intervention militaire occidentale aura un effet positif pour le régime syrien où si elle cherchera à l'affaiblir sous couvert de bombarder les forces de l'Etat islamique.
Enfin l'auteur observe que, en cas de défaite de l'Etat Islamique, les organisations qui pourraient se substituer à lui sont faites à peu près du même bois, l'une d'entre elles étant officiellement affiliée à al Qaïda.

Ce qui ne saurait gêner outre mesure la CIA comme on peut s'en douter.

Le dilemme de la Turquie devant la lutte contre l'Etat Islamique

par Fehim Taştekin, Al-Monitor 7 septembre 2014 traduit de l'anglais par Djazaïri

Après quehttp://www.al-monitor.com/pulse/contents/authors/fehim-tastekin.html les Etats Unis ont annoncé qu'ils constituaient un « noyau de coalition » avec dix pays pour combattre l'Etat Islamique (EI), les regards se sont tournés vers la Turquie. La Turquie aura-t-elle vraiment une place parmi les dix pays cités par Reuters ? Dans l'affirmative, quel rôle jouera-t-elle ? Après le sommet de l'OTAN du 5 septembre au Pays de Galles, le Secrétaire d'Ertat à la Défense Chuck Hagel a indiqué que ce noyau de la coalition facilitera la formation ultérieure d'un groupe plus large et plus structuré. Le Secrétaire d'Etat US John Kerry a déclaré que la coalition devait être mise en place de sorte à empêcher l'EI de s'emparer de plus de territoires sans avoir à envoyer sur place des soldats de l'alliance [OTAN], par un soutien aux forces de sécurité irakiennes et à d'autres qui sont prêtes à affronter l'EI. Il a précisé que la ligne rouge pour tous était de ne pas lancer d'opération terrestre.

Selon des informations de coulisses rapportées par CNN Turquie après la rencontre entre le président américain Barack Obama et le président turc Recep Tayyip Erdogan, Ankara n'est pas favorable à l'idée de participer au noyau de la coalition. Le quotidien Cumhuriyet a rapporté que la Turquie formulait des réserves et que la rencontre Obama – Erdogan s'est conclue avec un accord sur une participation de la Turquie de derrière les coulisses.

Les réserves de la Turquie sont répertoriées comme suit :

Les otages turcs détenus par l'EI ne doivent subir aucun mal
L'équilibre des forces dans la région ne doit pas être modifié, et de ce point de vue, aucun armement ne devrait être fourni aux Chiites qui sont puissants à Bagdad.
La Turquie est dans un processus de règlement avec les Kurdes. La présence d'armes incontrôlées dans la région pourrait représenter une menace pour la sécurité intérieure de la Turquie.
L'opération ne devrait pas renforcer le régime de Bachar al-Assad en Syrie.

Reuters a cité un diplomate US affirmant qu'en raison de la situation particulière qui prévaut, la contribution de la Turquie ne peut pas être très visible.

Les dilemmes de la Turquie

Les dilemmes de la Turquie devant la lutte contre l'EI ne se limitent pas à la question des otages. Les Etats Unis ont fixé comme ligne rouge la présence de troupes au sol. Dans une telle situation, il est inévitable que les troupes sur le terrain pour combattre l'EI doivent provenir de forces locales [de la région]. Un succès durable implique que les forces locales consolident leur emprise. Les forces terrestres qui ont repris des sites stratégiques comme le barrage de Mossoul et la ville d'Amerli avec l'appui aérien des Etats Unis étaient des acteurs que la Turquie n'a pas vraiment envie d'aider. 

Amerli, ce sont des milices chiites comme les Brigades de la Paix, les brigades Abou Ali avec des unités de l'armée irakienne dominée par les Chiites qui ont ouvert la voie. Les opérations dans le nord sont conduites par les peshmerga, la branche militaire du Gouvernement Régional du Kurdistan, le Parti des Travailleurs du Kurdisatn (PKK) et les Unités de Protection du Peuple (YPG, Kurdes de Syrie). Repousser l'EI sans les forces locals à propos desquelles Ankara a émis des réserves ne sera pas possible. En déclarant « Nous devons soutenir les autres [forces] qui sont prêtes à résister à l'EI, » Kerry a souligné l'importance de ces forces locales. La Turquie, qui a interprété les soulèvements dans les provinces de MossoulSalahuddin et Anbar comme des rébellions sunnites contre le gouvernement chiite en Irak et a maintenu des contacts étroits avec ces organisations dans l'espoir d'une issue favorable aux Sunnites, ne veut pas que la coalition contre l'EI relance les forces chiites. 

Les propos suivants du premier ministre turc Ahmet Davutoglu sur l'Etat Islamique (qui s'appelait lui-même auparavant EIILEtat Islamique en Irak et au Levant) doivent être compris comme l'expression de l'attente par la Turquie d'un nouveau rapport de forces en faveur des Sunnites : « La colère, la marginalisation et les insultes ont abouti à l'éruption soudaine d'une réaction sur un vaste front. Si les Arabes sunnites n'avaient pas été marginalisés en Irak, il n'y aurait pas eu une telle accumulation de fureur La structure que nous appelons EIIL pourrait être vue comme une organisation terroriste extrémiste. Mais parmi ceux qui la rejoignent, il y a des Turcs, des Arabes et des Kurdes. »

Le deuxième dilemme important pour la Turquie est le renforcement de la puissance du PKK et du PYG par leur combat contre l'EI et leur gain de légitimité aussi bien aux yeux des populations de la région que de la communauté internationale.

Depuis que le Parti d'Union Démocratique (PYD) est apparu comme le catalyseur de l'autonomie de fait des Kurdes de Syrie, la Turquie a dû revoir son approche. Cette nécessité a été ressentie pour la défense des frontières avec l'Irak et la Syrie, et même pour assurer la sécurité de la tombe de Suleiman Shah qui est considérée comme territoire turc sur la rive de l'Euphrate [en Syrie]. Les mouvements militaires turcs pour ravitailler les soldats turcs qui gardent la tombe et pour la relève doivent se faire en concertation avec le YPG.

La Turquie coopère-t-elle avec l'EI ou le YPG ou le PKK ? Le co-président du Parti Démocratie Populaire Kurde (HDPSelahhatin Demirtas explique, « Ca pourrait sembler marginal, mais le PKK combat la barbarie de l'EI. S'il doit y avoir la paix avec la Turquie et si le PKK doit renoncer à la lutte armée contre la Turquie, pourquoi ne pas l'aider maintenant avec des armes ? » La question que la Turquie cherchait à éviter est ainsi revenue à l'ordre du jour. La Turquie doit décider si elle veut préserver le processus de paix [avec les Kurdes] en passant de l'animosité à la coopération ou tout perdre en exagérant les craintes de voir les armes que pourraient acquérir les Kurdes se retourner un jour contre la Turquie. Les craintes de la Turquie limitent bien sûr sa marge de manoeuvre pour accéder au statut d'acteur régional auquel aspire tant les dirigeants du Parti de la Justice et du Développement (AKP au pouvoir).

Un dilemme de plus : La possibilité que l'Etat Islamique qui amasse pas mal d'argent avec le gas oil qu'il vend en contrebande en Turquie se serve des frontières turques comme route logistique pour orienter ses attaques contre la Turquie. L'EI qui a été en capacité de s'organiser dans les grandes villes turques pourrait très bien cibler ces villes. De nombreuses informations alertent sur une telle possibilité. Si l'EI se désintégrait , le pays vers lequel il se repliera en premier lieu pour s'y réorganiser sera la Turquie.

C'est un motif de migraine pour le long terme, mais ce qui est indéniable c'est que la Turquie est beaucoup plus préoccupée par des attaques de l'EI qu'elle ne l'était au moment de la prise de Mossoul par l'EI. Le gouvernement avait même dit auparavant à propos de le prise du consulat de Turquie à Mossoul : « Notre consulat est territoire turc. Mais l'attaque qu'il a subie et la prise d'otages ne sont pas significatifs pour la Turquie. Le territoire turc n'est pas visé. » La Turquie – seul pays du noyau dur à avoir une frontière avec l'Etat Islamique est une cible aisée et parfaite pour des représailles – a fait connaître ses inquiétudes au sommet de l'OTAN. D'autres pays qui pourraient être visés par l'EI n'appartiennent pas au noyau de la coalition. La Jordanie que l'EU veut ajouter au Califat ne s'est pas montrée avec la coalition même si le roi Abdallah de Jordanie était au sommet de l'OTAN et que son pays a été chargé de fournir des renseignements sur les forces présentes sur le terrain. L'Arabie Saoudite, qui apporte ses ressources financières pour ce genre d'opérations, est un autre pas à ne pas se manifester de manière visible

Un autre motif d'inquiétude pour le gouvernement AKP est la possibilité d'une reprise du contrôle par l'armée syrienne après avoir éliminé l'EI. Erdogan n'est pas disposé à voisiner à nouveau avec une Syrie qui resterait gouvernée par Assad. L'administration Obama n'a pas encore décidé si elle allait coopérer avec Assad où avec les ennemis d'Assad contre l'Etat Islamique. En Irak, un partenariat informel s'est mis en place avec l'Iran et le mouvement de Moqtada al-Sadr qui avait combattu l'invasion américaine, mais ce n'est pas si facile de prendre une décision quand on en vient à la Syrie. Même si Obama peut continuer à envisager l'option du soutien à l'opposition syrienne modérée, rien ne garanti que ça marchera contre des organisations extrémistes comme l'EI. C'est pourquoi les Etats Unis veulent se concentrer sur l'EI pour le moment.

Il y a deux candidats assez forts pour remplir le vide laissé par l'Etat Islamique : le Front Islamique, qui est lui-même constitué d'éléments extrémistes, et la branche syrienne d'al Qaïda, le Jabhat al-Nosra. C'est suffisant pour compliquer les efforts d'élaboration d'une stratégie pour la Syrie.

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