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mercredi 3 juillet 2013

Hosni Moubarak et Mohamed Morsi: la continuité jusque dans la rupture

Le président égyptien Mohamed Morsi vient d’être renversé par un coup d’état militaire avec, dit-on, le soutien populaire.
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Mohamed Morsi
Il est certes vrai que les rues des villes égyptiennes sont depuis plusieurs jours le lieu de manifestations imposantes pour exiger le départ de M. Morsi, l’armée ayant été publiquement appelée à intervenir par les manifestants.
Il y a là bien sûr des manipulations évidentes de la part de ceux qui, dans l’armée, souhaitaient mettre un terme au mandat présidentiel.
Il y a aussi  une insatisfaction évidente de larges couches de la société mécontentes de la situation sociale et économique, mais aussi des penchants sectaires du gouvernement des Frères Musulmans. Parmi ces mécontents, il faut évidemment compter la masse des Coptes, ces chrétiens autochtones qui tendent à se sentir mis à l’écart de la vie publique et visés par des discours d’exclusion. Les affirmations de la fraternité islamo-chrétienne ou tout simplement égyptienne ont de fait été nombreuses ces derniers jours.
Il faut cependant reconnaître que le gouvernement de Mohamed Morsi n’est en rien l’initiateur de cette approche de cette minorité religieuse. Sur ce point comme sur d’autres, le gouvernement des Frères Musulmans est dans la continuité du régime précédent.
Cette continuité s’observe par exemple dans son attitude vis-à-vis de la bande de Gaza. En effet, alors que tout le monde s’attendait, y compris une bonne partie de son électorat, à ce que l’Egypte cesse de collaborer avec le régime sioniste au siège de Gaza, il n’en a rien été. Au contraire, puisque les autorités égyptiennes ont déployé un zèle sans précédent pour neutraliser les fameux tunnels qui relient Gaza à l’Egypte et servent à acheminer toutes sortes de marchandises.
De la même manière, le gouvernement de la confrérie a accepté de respecter les accords de paix qui lient l’Egypte à l’entité sioniste, une condition sine qua non pour que l’armée égyptienne continue à recevoir l’importante aide financière des Etats Unis.
Cette continuité du pouvoir des Frères Musulmans avec l’ancien régime se repère même dans les convulsions qui ont finalement abouti à la destitution de Mohamed Morsi.
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février 2011: le général Omar Souleiman annonce la démission de Hosni Moubarak
Cette continuité est parfaitement explicitée dans l’article que je vous propose.
On observera quand même que, à la différence de Hosni Moubarak, Mohamed Morsi tirait son pouvoir d’élections qu’il a remportées régulièrement. Même si cette élection s’inscrivait dans une démarche des USA et de l’armée égyptienne visant à mettre fin à un processus révolutionnaire qui aurait pu réserver bien des surprises.
C’est ce processus révolutionnaire qui a repris ces jours-ci et que l’armée a enfourché pour profiter d’une opportunité de se débarrasser d’un Mohamed Morsi qui n’a décidément pas su tenir la baraque. 
par Dan Murphy, The Christian Science Monitor (USA) 3 juillet 2013  traduit de l’anglais par Djazaïri
Au milieu de manifestations sans précédent qui ont commencé depuis trois jours, le président égyptien Hosni Moubarak a prononcé un discours provocateur  qui accusait des mains de l’étranger qui cherchent à semer le chaos dans le pays et à saper ce qu'il considère être sa propre légitimité en tant que leader.
Cet appel en forme de fin de non recevoir avait exaspéré les manifestants et avait, on le comprend avec le recul, ruiné le mince espoir qu’il avait à cette étape de se maintenir au pouvoir. Comme la contestation s’accentuait, les Etats Unis avaient pris lentement leurs distances avec M. Moubarak. Le 27 janvier, le vice président Joe Biden soulignait que Moubarak n’était pas un dictateur et qu’il devait rester au pouvoir. Deux jours avant, le 25 janvier, la Secrétaire d’Etat Hillary Clinton déclarait que l’Egypte et son gouvernement étaient «stables.»
Mais après le discours de Moubarak, les Etats-Unis  adoptèrent un ton nouveau. PJ Crowley , le porte parole du Département d'Etat à l’époque, écrivait sur Twitter le lendemain :  «Le gouvernement égyptien ne peut pas se contenter de reprendre les cartes puis rester sur son quant-à-soi. Les paroles par lesquelles le président Moubarak s'engage à réformer doivent être suivie par des actes."
Le 30 janvier, Mme Clinton déclarait:
"Nous avons dit très clairement que les mesures concrètes de réforme démocratique et économique que le président Moubarak a évoquées dans son discours doivent être mises en oeuvre ... il faut qu’un engagement soit pris par quiconque est au pouvoir de lancer dans un dialogue national avec le peuple d'Egypte, dans le but de prendre des mesures qui répondent aux revendications légitimes du peuple égyptien pour une plus grande participation ... c'est un moment très grave pour l'Egypte, et nous allons faire tout ce que nous pouvons pour soutenir une transition ordonnée. "
Puis, le 10 février, Moubarak a prononcé un autre discours provocateur, exaspérant à nouveau les manifestants. Les États-Unis se plaignirent que Moubarak n'avait pas fait de démarches concrètes de «réformes». Le 11 février, il  démissionnait.
Hier, le président égyptien Mohamed Morsi a prononcé un discours dans lequel il a rejeté la masse de manifestants comme étant manipulée par des mains étrangères qui cherchent à semer le chaos en Egypte, et il a fait référence à plusieurs reprises à ce qu'il considère comme étant sa légitimité en tant que leader de l'Egypte. Ses propos ont provoqué la fureur manifestants, qui continuent à être très nombreux à battre le pavé au Caire et dans d'autres villes.
Aujourd'hui, la porte-parole du département d'Etat Jen Psaki a dit: 
«Nous pensons qu'il y avait une absence de mesures spécifiques significatives dans la déclaration de Morsi. Il doit faire plus pour être vraiment réceptif aux préoccupations du peuple égyptien .... Nous sommes au côté du  peuple égyptien. Nous avons été en contact avec toutes les parties -.avec  l'opposition, avec le gouvernement, avec l'armée -. et nous allons continuer à l’être. Mais pour apaiser les  inquiétudes ou éviter les suppositions, nous ne sommes pas [parties prenantes] - nous n'avons pas pris parti. [Washington s'est abstenu de critiquer l'armée égyptienne après la destitution de M. Morsi, NdT]
Cela vous rappelle quelque chose?

samedi 29 septembre 2012

Le temps long, l'histoire, le temps de la presse et celui des urgences "humanitaires"


Un article vraiment intéressant vers lequel j’ai été orienté par le blog de The Angry Arab et qui donne des éléments de contexte historique pour des phénomènes géopolitiques actuels.

Parce que l’histoire, le temps long, est la grande oubliée dans bien des commentaires sur les troubles que subit tel ou tel pays. Et quand Pankaj Mishra interroge l’histoire, il constate la continuité impérialiste occidentale qui était d’abord le fait de la France et de la Grande Bretagne avant de devenir celui des Etats Unis.

Cet impérialisme a toujours utilisé les mêmes méthodes pour parvenir à ses fins et elles se résument à la corruption,au recours à la force brutale, à l'ingérence. Pour ceux qui ne veulent pas comprendre, aucun pays n'est aujourd'hui à l'abri de l'ingérence des Etats Unis, pas même leur allié britannique qui a été obligé d'adopter une réglementation qui l'autorise à extrader ses propres ressortissants vers les Etats Unis, un manquement grave au devoir de protection dû à un citoyen (les USA n'extradent bien entendu jamais un de leurs ressortissants sauf après l'avoir déchu de la nationalité comme ce fut le cas d'Ivan Demjanjuk, un présumé criminel nazi).

Voilà résumée, sans caricature excessive, la façon de fonctionner de ceux qui croient incarner la civilisation et prétendent avoir la responsabilité ou le devoir de protéger les peuples qu’ils estiment martyrisés par leurs gouvernants.

Nous savons pourtant qu’ils n’ont jamais protégé que quand ils jugeaient que c’était intéressant pour eux et que sinon, ils n’ont pas hésité à massacrer, à affamer ou à laisser massacrer. Et ils jugent aussi qui bon leur semble, même ceux dont ils étaient les complices comme on l’a vu au Rwanda.

On ne les entend guère parler d’urgences non plus quant à la situation au Congo où les forces de l’ONU participent parfois elles-mêmes aux exactions. Un Congo où l’ONU stigmatise par ailleurs la constitution d’une administration parallèle par des rebelles, chose que le président d’un pays membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU appelle pourtant de ses vœux en Syrie.

Bon, mais tout va s’arranger au Congo parce que figurez-vous que c’est Mme Yamina Benguigui qui s’occupe de ce dossier au gouvernement français.

Raymond Tshibanda, chef de la diplomatie de la RDC  pense peut-être qu'on s'est moqué de lui

Par Pankaj Mishra, New York Times (USA) 23 septembre 2012 traduit de l’anglais par Djazaïri

Le meurtre de quatre Américains en Libye et les foules qui ont attaqué ce mois-ci des ambassades des Etats Unis dans le monde musulman ont rappelé à beaucoup de gens l’année 1979, quand des islamistes radicaux s’étaient emparés de la mission américaine à Téhéran. Là bas aussi, des extrémistes s’étaient donné libre cours après la chute d’un tyran pro-américain avaient trouvé un moyen commode de se donner de l’importance.

Mais l’obsession pour l’Islam radical passe à côté d’une analogie plus significative pour l’actuel état de siège au Moyen orient e t en Afghanistan : les hélicoptères en vol stationnaire au-desus du toit de l’ambassade américaine à Saïgon en 1975 au moment où les tanks nord vietnamiens entraient dans la ville.

Ce départ précipité avait mis fin à un long et coûteux engagement de l’Amérique en Indochine que les Etats Unis, comme pour leur engagement au Moyen Orient, avaient hérité des empires européens disparus. Bien sûr, l’Asue du Sud-Est n’avait pas de ressources naturelles qui intéressaient les Etats Unis et il ne s’y trouvait pas d’allié à défendre comme Israël. Mais elle se trouvait sur la ligne de front de la bataille mondiale contre le communisme, et les décideurs politiques Américains avaient essayé sans succès à la fois la manière forte et les despotes à sa solde pour que les autochtones participent à la défense de leurs intérêts stratégiques.
Les manifestations violentes provoquées par le film «L’innocence des Musulmans» vont rapidement s’apaiser, et les ambassades américaines retourneront à leurs activités habituelles. Mais la portée symbolique de la violence, avec aussi une attaque des Talibans contre une des bases américaines les mieux protégées d’Afghanistan, est indubitable.
Le drame du déclin de la puissance américaine est en phase de se répéter au Moyen Orient et en Asie du Sud après deux guerres futiles et l’affaiblissement ou l’effondrement de régimes pro-américains.

En Afghanistan, des soldats et des policiers autochtones ont tué leurs formateurs Occidentaux, et des manifestations ont éclaté là-bas et au Pakistan contre les frappes d’avions sans pilote américains et des informations sur des profanations du Coran. Fait étonnant, ce regain d’hostilité et de méfiance envers les puissants envahisseurs occidentaux ont une fois de plus provoqué un choc chez beaucoup de décideurs et de commentateurs politiques aux Etats Unis qui se sont promptement retranchés derrière un discours paresseux du genre «ils détestent nos libertés.»

C’est comme si les Etats Unis, bercés par les échecs idéologiques comme ceux du nazisme et du communisme dans une idée exaltée de leur force morale et de leur mission, avaient raté l’évènement central du 20ème siècle : l’éveil politique inexorable, et souvent violent, de peuples qui ont été soumis pendant des dizaines d’années à la brutalité des puissances occidentales. Cette étrange omission explique pourquoi les décideurs politiques Américains ratent les occasions qui se présentent à eux pour des règlements post-impériaux pacifiques en Asie.

Dès 1919, Ho Chi Minh tiré à quatre épingles et armé de citations de la Déclaration d’Indépendance, avait essayé d’intéresser le président Wilson à  la fin de la domination française en Indochine. Il n’arriva à aucun résultat avec Wilson. Les nationalistes d’Iran, d’Inde, d’Egypte et de Turquie qui espéraient de ce président libéral et internationaliste qu’il promulgue une nouvelle «moralité» dans les affaires du monde connurent la même déception. 
Aucun de ces anti-impérialistes ne se serait enquiquiné à  faire ces démarches s’ils avaient su que Wilson, un homme du sud des Etats Unis, aimait beaucoup les blagues sur les «nègres» et qu’il croyait dans me maintien d’une «civilisation blanche et de sa domination sur le monde.» Franklin D. Roosevelt était à peine plus conciliant quand, en 1940, il avait proposé d’amadouer les Arabes Palestiniens dépossédés de leur patrie avec un «petit bakchich.»

Roosevelt avait changé d’avis après avoir rencontre le dirigeant Saoudien Ibn Saoud et avoir compris l’importance du pétrole pour l’économie américaine de l’après guerre. Mais la guerre froide et l’obsession de l’Amérique avec la chimère d’un communisme monolithique avaient obscurci à nouveau la réalité de l’élan irrésistible de la décolonisation qui se nourrissait d’une aspiration intense des peuples humiliés à l’égalité et à la dignité dans un monde contrôlé par une petite minorité d’hommes blancs.

Les appels à l’aide lancés après la seconde guerre mondiale par Ho Chi Minh à un autre président Américain - Harry S. Truman -  étaient à nouveau restés sans réponse ; et Ho qui avait travaillé avec des agents secrets Américains pendant la guerre avait été ostracisé comme un dangereux communiste. Mais beaucoup de gens en Asie avaient compris que ce n’était qu’une question de temps pour que les Vietnamiens mettent un terme à la domination étrangère sur leur pays.

Parce que, ainsi que l’écrivait en 1954 l’essayiste Américain Irving Howe, le monde était entré dans une nouvelle ère révolutionnaire,»  dans laquelle la puissante aspiration au changement chez des millions d’individus politisés en Asie était la force dominante. « Quiconque s’en assure le contrôle [des masses politisées], » avait averti Howe, «que ce soit sous des formes légitimes ou déviées, triomphera.» cette masse humaine en attente d’une transformation politique avait été contenue du fait de la guerre froide et du despotisme dans le monde arabe; elle a aujourd’hui explosé, nuisant ainsi en profondeur à la capacité de l’Amérique à dicter les évènements là-bas.

Compte tenu d’une longue histoire de complicité avec les dictateurs de la région, du shah d'Iran à Saddam Hussein et Hosni Moubarak, les Etats-Unis font face à un énorme déficit de confiance. La conviction que cette méfiance profonde peut être surmontée par quelques discours présidentiels lénifiants ne fait que trahir une ignorance condescendante de la soi-disant mentalité arabe, qui jusqu'à récemment était censé n’être réceptive qu’à la force brutale.
Les extrémistes salafistes ne sont pas les seuls à penser que les Américains ont toujours des intentions malveillantes : les manifestants Egyptiens anti-islamistes qui avaient bombardé d’œufs pourris le convoi d’Hillary Rodham Clinton à Alexandrie en juillet étaient convaincus que les Etats Unis passaient des accords en douce avec les Frères Musulmans. Et peu de gens dans le monde musulman ont ignoré la manipulation flagrante de la politique américaine par le premier ministre Israélien dans le sens d’une attaque préventive contre l’Iran.

Il est à peu près certain que des années de turbulences s’annoncent au Moyen Orient avec diverses factions cherchant à contrôler le pouvoir. L’assassinat de l’ambassadeur J. Christopher Stevens en Libye, la grande success story américaine du printemps arabe, est un premier signe du chaos à venir ; il renvoie aussi aux conséquences imprévisibles qui suivront probablement toute intervention occidentale en Syrie – ou en Iran.

Comme en Asie du Sud-Est en 1975, les limites à la fois de la puissance de feu et de la diplomatie ont été mises en évidence. Le levier de l’appât du gain, le bakchich, ne peut marcher que jusqu'à un certain point avec des gouvernants qui s'efforcent de contrôler les énergies étonnamment diverses et féroces déchaînées par le printemps arabe.

Bien qu’elle soit politiquement impossible à évoquer pendant une campagne électorale, la perspective d’un retrait stratégique de l’Amérique du Moyen Orient et d’Afghanistan a rarement été aussi impérieuse. Elle est d’autant plus forte qu’une indépendance énergétique de plus en plus grande allège le fardeau qu’est le rôle de gendarme qu’assume l’Amérique dans la région et que son supposé allié, Israël, donne des signes alarmants de transformation en danger public.

Tout ne sera pas perdu si l’Amérique réduit sa présence dans un monde musulman volatile. Elle pourrait y retourner un jour, comme elle l’a fait avec son ancien ennemi vietnamien dans le cadre de relations sur la base du respect mutuel (quoique le récent renforcement militaire dans le Pacifique – un élément de la politique de l’administration Obama du «pivot vers l’Asie» - donne à penser à une nouvelle surestimation de la puissance des Etats Unis dans cette région).

Les républicains qui appellent Obama à «brandir» un « gros bâton »  semblent croire qu’ils vivent dans le monde de Teddy Roosevelt. Les internationalistes libéraux qui plaident pour un engagement encore plus grand des Etats Unis au Moyen Orient sont aussi dans l’anachronisme ; et tous ont une idée irréaliste de la puissance financière de l’Amérique après la plus grave crise économique depuis les années 1930.

C’est le monde des nations nouvellement en ascension et les peuples réveillés modèleront de plus en plus les évènements dans l’ère post-occidentale. Le repli de l’Amérique est inévitable. La seule question est de savoir s’il sera aussi long et violent que le retrait d’Asie et d’Afrique par les Européens au milieu du 20ème siècle.

Pankaj Mishra est l'auteur de “From the Ruins of Empire: The Intellectuals Who Remade Asia.”

samedi 30 avril 2011

La phase 2 du "Printemps arabe"

C’est le deuxième texte de Tariq Ali que je vous propose. C’est un plaisir d’autant que son analyse a l’intérêt de bien resituer les événements actuels en Libye et en Syrie dans leur contexte géopolitique.

Si, en effet, un certain nombre d’observateurs en Occident ont feint d’éprouver une passion pour les révolutions arabes, cette passion ne s’est vraiment exprimée qu’une fois que ces révolutions ont pu être canalisées de façon à écarter, au moins provisoirement, la crainte que leur ont d’abord inspiré ces mouvements populaires.

Nous sommes, nous dit Tariq Ali, dans la phase 2 du « printemps arabe » : tentative d’endiguement en Tunisie et en Egypte, écrasement à Bahrein et peut-être au Yémen si le deal proposé par l’axe du bien (américano-saoudien) n’aboutit pas

Syrie et Libye connaissent des sorts un peu particuliers. En Libye, l’intervention enrobée dans des prétextes altruistes, .a comme visée de faire passer directement les ressources pétrolières et financières de ce pays sous contrôle occidental .Même si ces pays occidentaux, pour l’heure alliés dans la destruction de la Libye, s’avéreront rapidement concurrents pour le partage des dépouilles qui consistent en gisements de gaz et de pétrole. L’ardeur au combat des uns et des autres dépendant d’ailleurs du retour sur investissement que chacun escompte.

En Syrie, une intervention militaire étrangère est exclue. Tout d’abord parce que, même si elle est tout à fait « prenable », l’armée syrienne est tout de même un plus gros morceau que l’armée libyenne. Ensuite, parce que le contexte géopolitique ne s’y prête pas : le Turquie s’y opposerait sans doute activement et la voyoucratie sioniste ne pourrait sans doute pas être maintenue à l’écart de ce qui ressemblerait  à un véritable séisme.

Car l’acteur sioniste doit forcément être inclus dans l’équation syrienne. Et, comme on l’a déjà dit ici, le régime sioniste se satisfait parfaitement du régime syrien dont l’activisme antisioniste ne va pas au-delà des rodomontades de principe et qui, sinon, est un adversaire prévisible. Prévisible et faible, ainsi que l’ont montré des raids de l’aviation sioniste effectués impunément en profondeur dans le territoire syrien, voire même au-dessus de Damas.

Maintenant, les Américains et les Occidentaux en général doivent se préparer à l’éventualité d’une disparition du régime baathiste en Syrie et c’est dans le cadre de cette préparation que s’inscrivent les toutes récentes annonces de sanctions par le gouvernement des Etats Unis. Ces annonces ne sont d’ailleurs qu’un infléchissement purement médiatique, le régime syrien faisant depuis des années l’objet de sanctions de la part des Etats Unis pour des raisons qui n’ont à voir qu’avec la sécurité de l’Etat sioniste, et rien d’autre.

Qui va remodeler le monde arabe: le peuple ou les Etats Unis?

La phase 1 du printemps arabe est terminée. La phase 2 – la tentative d’écraser ou de contenir d’authentiques mouvements populaires – a commencé.
Par Tariq Ali, The Guardian (UK) 29 avril 2011 traduit de l’anglais par Djazaïri

La mosaïque qui caractérise le paysage politique du monde arabe – des monarchies clientélistes, des dictatures nationalistes dégénérées et des stations service impériales qu’on appelle Etats du Golfe – a été le produit d’une intense expérience du colonialisme anglais et français. Cette période a été suivie, après la seconde guerre mondiale, par un processus complexe de transition impériale vers les Etats Unis. Le résultat en a été un nationalisme arabe radicalement anticolonialiste et l’expansionnisme sioniste dans le contexte plus large de la guerre froide.

Avec la fin de la guerre froide, Washington a pris en charge la région, d’abord par le truchement de potentats locaux puis au moyen de bases militaires et par l’occupation directe. La démocratie n’avait jamais été au programme, ce qui permettait aux Israéliens de se vanter d’être le seul rayon de lumière au cœur des ténèbres arabes. Comment tout cela a-t-il été affecté par l’intifada arabe qui a commence il y a quelques mois ?

En janvier, les rues arabes ont résonné de slogans qui ont réuni les masses toutes classes et conditions confondues : « Al-Sha'b yurid isquat al-nizam ! » - « Le peuple veut la chute du régime ! » Les images qui déferlaient de Tunis au Caire, de Sanaa à Bahreïn, sont celles de peuples arabes à nouveau debout. Le 14 janvier, alors que des foules de manifestants convergeaient vers le ministère de l’intérieur, le président Tunisien Ben Ali et sa famille s’enfuyaient en Arabie Saoudite. Le 11 février, le soulèvement national égyptien renversait la dictature d’Hosni Moubarak tandis que des rébellions de masse éclataient en Libye et au Yémen.

En Irak sous occupation, des manifestants ont protesté contre le régime de Maliki et, tout récemment, contre la présence se soldats et de bases des Etats Unis. La Jordanie a été secouée par des grèves d’ampleur nationale et une rébellion tribale. Les manifestations à Bahreïn ont évolué en appels au renversement de la monarchie, ce qui a effrayé les kleptocrates Saoudiens voisins et leurs parrains Occidentaux qui ne peuvent concevoir une Arabie Saoudite sans sultans. Au moment même où j’écris, en Syrie,  l’appareil baathiste brutal et corrompu assiégé par son propre peuple lutte pour sa survie.

La détermination de ces soulèvements était double, économique – chômage de masse, hausse des prix, pénurie de produits de première nécessité – et politique : clientélisme, corruption, répression, torture. L’Egypte et l’Arabie Saoudite étaient les deux piliers essentiels de la stratégie des Etats Unis dans la région, ainsi que l’avait récemment confirmé le vice-président US Jo Biden, qui avait déclaré être plus préoccupé par l’Egypte que par la Libye. Le souci ici est Israël ; la crainte qu’un gouvernement démocratique incontrôlable [par les USA] puisse remettre en cause le traité de paix. Et Washington a, pour le moment, réussi à réorienter le processus politique vers un changement soigneusement orchestré, conduit par le ministre et le chef d’état-major de Moubarak, ce dernier étant particulièrement proche des Américains.

L’essentiel du personnel du régime est resté en place. Ses messages essentiels portent sur le besoin de stabilité et le retour au travail, de mettre un terme à la vague de grèves. De fiévreuses négociations se poursuivent en coulisses entre Washington et les Frères Musulmans. L’ancienne constitution légèrement amendée reste en vigueur et le modèle sud-américain de vastes mouvements sociaux qui produisent de nouvelles organisations politiques qui triomphent dans les élections est loin d’être reproduit dans le monde arabe, ne posant ainsi aucun défi sérieux, pour le moment, au statu quo économique.

Le mouvement de masse reste mobilisé en Tunisie et en Egypte, mais ne dispose pas d'instruments politiques qui reflètent la volonté générale. La première phase est terminée. La seconde, celle du reflux de ces mouvements, a commencé.

Les bombardements de la Libye par l’OTAN étaient une tentative de reprendre l’initiative « démocratique » après la déposition de ses dictateurs alliés en d’autres lieux. Ils ont fait empirer la situation. Le soi-disant empêchement d’un massacre a causé la mort de centaines de soldats, dont beaucoup ne combattaient que sous la contrainte, et a permis à l’horrible Mouammar Kadhafi de se faire passer pour un anti-impérialiste.

On doit dire ici que, quelle que soit l’issue finale, le peuple libyen a perdu. Soit le pays sera partitionné entre  un Etat dirigé par Kadhafi et un sordide protectorat pro-occidental dirigé par des hommes d’affaires triés sur le volet, soit l’Occident éliminera Kadhafi et contrôlera l’ensemble de la Libye et ses énormes réserves de pétrole. Cet étalage d’amour pour lé démocratie ne s’étend pas aux autres pays de la région.

A Bahrein, les Etats Unis ont donné leur feu vert à une intervention saoudienne pour écraser les démocrates de ce pays, au renforcement du sectarisme religieux, à la tenue de procès secrets et à la condamnation à mort de manifestants. Bahrein est aujourd’hui un camp de prisonniers, un mélange toxique de Guantanamo et d’Arabie Saoudite.

En Syrie, l’appareil sécuritaire dirigé par la famille Assad tue à volonté, mais sans être en capacité d’écraser le mouvement démocratique. L’opposition n’est pas sous le contrôle des islamistes : c’est une vaste coalition qui comprend toutes les couches sociales en dehors de la classe capitaliste qui reste fidèle au régime.

A la différence des autres pays arabes, de nombreux intellectuels Syriens sont restés dans leur pays, subissant prison et torture, et des socialistes laïques [secular] comme Riad Turk et de nombreux autres font partie de la direction clandestine à Damas et à Alep. Personne ne veut d’une intervention occidentale. Ils ne veulent pas une réédition de l’Irak ou de la Libye. Les Israéliens et les Etats Unis préfèreraient le maintien d’Assad, comme ils le souhaitaient pour Moubarak, mais les jeux ne sont pas encore faits.

Au Yémen, le despote a tué des centaines de personnes, mais l’armée est maintenant divisée et les Américains et les Saoudiens tentent désespérément d’assembler une nouvelle coalition (comme en Egypte) – mais le mouvement populaire résiste à tout accord avec l’équipe au pouvoir.

Les Etats Unis sont confrontés à une évolution de l’environnement politique dans le monde arabe. Il est trop tôt pour prédire ce qui en résultera finalement, sauf à dire que les choses ne sont pas encore terminées.

mercredi 9 mars 2011

Mission N°77: vous commettrez un massacre dans une église d'Alexandrie

Les journaux français sont au courant de cette affaire, mais au moment où j'ai décidé de traduire ce papier du Miami Herald, Libération était semble-t-il, le seul à en parler en détail mais en accès payant. Personnellement, il y a longtemps que j'ai décidé de ne plus donner un sou à un journal français (à part le Progrès de Lyon le dimanche, c'est une habitude dont il est plus difficile de se débarrasser que de l'addiction au tabac).
Comme on le sait, des manifestants dans plusieurs villes égyptiennes ont investi des locaux de la police politique du régime de Hosni Moubarak et se sont emparés de quantités de documents jusque là confidentiels et qui circulent maintenant sur internet. Des militants ont même pu avoir en main leur dossier personnel dans lequel ils ont été surpris de découvrit l'efficacité de la surveillance opérée par le régime qui s'intéressait même à leur vie familiale.
En cela, la Sécurité d'Etat égyptienne ne se différencie pas d'autres services du même genre comme les ex renseignements la DRS en Algérie, les ex Renseignements Généraux en France. Certains seraient en effet surpris de savoir combien de personnes sont fichées en France (oui, ces millions) avec des dossiers comportant des informations de l'ordre de la vie personnelle et familiale, plus des photos bien entendu. La grande différence est surtout que les services français ne pratiquent pas (plus) la torture et l'arrestation arbitraire.
Et ce que les manifestants ont sorti des locaux de la Sécurité d'Etat est absolument explosif, ravalant le Watergate ou l'affaire des écoutes de l'Elysée au rang de simples faits divers.
On y apprend notamment que l'attentat contre l'église d'Alexandrie perpétré au tout début de cette année et attribué à la nébuleuse intégriste islamique a toutes chances, comme d'autres crimes du même genre, d'être l'œuvre de cette officine du ministère de l'intérieur de Hosni Moubarak.
Et croyez moi si vous voulez, mais des attentats ou des attaques de ce genre visant les Coptes, il y en aura d'autres car les suppôts de la dictature et autres ennemis de l'Egypte n'ont pas désarmé et ils sont bien déterminés à essayer de plonger ce pays dans le chaos. Espérons simplement que le peuple égyptien saura déjouer ce piège mortel qui lui est tendu.

par HANNAH ALLAM et MOHANNAD SABRY McClatchy Newspapers-Miami Herald (USA) 7 mars 2011 traduit de l'anglais par Djazaïri


Moins d'un mois après l'éviction de Hosni Moubarak, le gouvernement intérimaire égyptien fait face à une nouvelle crise: ce qu'il faut faire des milliers de documents que les manifestants ont saisi dans les bureaux de l'Agence de la Sécurité d'Etat au cours du weekend.

L'autorité intérimaire dirigée par les militaires a exigé que les dossiers classifies conserves par le redouté service de sécurité intérieure de Moubarak soient restitués. Au lieu de quoi, ils ont été dispersés dans toute l'Egypte, avec des documents qui circulent en permanence sur Facebook et Twitter, obligeant le gouvernement à y répondre et soulevant des craintes parmi certains militants de voir leur valeur réduite dans le cadre de futures poursuites pour torture et enlèvement.

Certaines des choses continues dans les documents sont salaces et sinistres.

Un fichier contiendrait une vidéo supposée montrer une relation sexuelle entre une princesse Koweitienne et un homme d'affaires Egyptien. Un autre présente la plus haute autorité religieuse d'Egypte comme un coureur de jupons.
Israa Abdel Fattah, 32ans, une syndicaliste et blogueuse, a partagé le dossier qui la concerne avec McClatchy et a été stupéfaite de la précision de la surveillance. Le dossier contenait des transcriptions détaillées de courriels expédiés depuis son compte Gmail et de conversations téléphoniques avec son ex mari. La sensation de viol de ma vie privée a été indescriptible, dit-elle.
"Je savais qu'ils me surveillaient, mais je n'aurais jamais imaginé qu'ils avaient toutes ces informations sur moi," dit-elle. « Mes amis ont essayé de me sortir pour dîner cette nuit là. Ils ont essayé de me faire rire, mais c'était impossible. Je leur ai dit que je voulais être seule, alors j'ai pris mon dossier e je suis rentrée à la maison. »

Le document sans doute le plus controversé à émerger est celui qui tend à montrer l'implication de la Sécurité d'Etat dans un attentat à l'explosif contre une église d'Alexandrie le jour du Nouvel An. L'attentat avait causé la mort de 21 personnes et en avait blessé 80, le pire acte de violence contre la minorité chrétienne Copte d'Egypte depuis plus d'une dizaine d'années.
La véracité du document n'a pas été établie avec certitude, mais sa publication a déclenché des manifestations de centaines de Chrétiens Coptes ce dimanche au Caire.
Les Coptes, spécialement ceux d'Alexandrie, avaient soupçonné l'implication des autorités dans l'attentat, et avaient observé que la sécurité renforcée qui était supposée protéger l'église avait disparu un peu avant l'explosion de la bombe.
D'après ce document, un des huit dont ont dit qu'ils parlent d'attaques contre des églises, la Sécurité d'Etat s'est servi d'un prisonnier islamiste pour participer à l'organisation de l'attentat, dont le recueil de détails sur les issues pour entrer et sortir de l'église. Le document était daté du 2 décembre 2010 et était adressé au ministère de l'intérieur. Il parlait de l'attentat contre l'église comme de la mission N°77.

Georgette Qilini, une Copte qui a été élue au parlement égyptien, affirme que le ministère de l'information de Moubarak avait ordonné aux chaînes de télévision de cesser de l'inviter après qu'elle ait émis en direct l'hypothèse que la Sécurité d'Etat était mêlée à l'explosion.
"Elle était peut-être impliqué," a declaré Qilini ce lundi. « Nous avons inspecté l'église après l'incident et nous n'avions pas cru à la version officielle. Il y a encore beaucoup, beaucoup de questions, mais je n'ai aucun document. »
Il existe aussi plusieurs dossiers qui étayent la réputation de tortionnaires d'agents de la Sécurité d'Etat. Dans une lettre de 2008 portant le cachet « top secret » et publiée sur Facbook, un haut fonctionnaire écrivait que les détenus souffraient de « blessures » lors de leur détention par la Sécurité d'Etat. Il se plaignait que les interrogatoires devaient être retardés dans l'attente de la guérison des blessures.
Les questions abondent. Pourquoi par exemple, un complot aussi grave que l'attentat contre l'église aurait-il été présenté dans un document découvert aussi vite ? Pourquoi certains documents ont-ils été passés à la broyeuse et d'autres non ?
Presque tous les documents sont à l'entête de la Sécurité d'Etat et portent la signature d'officiers supérieurs.
Les officiers de l'armée qui étaient sur place quand les manifestants ont déboulé dans les quartiers généraux de la Sécurité d'Etat au Caire et dans d'autres villes ont essayé de récupérer les documents, bataillant avec les foules pour certains d'entre eux. Un haut magistrat a pris possession de certains autres.
Un message ce dimanche sur la page Facebook du Conseil Suprême des Forces Armées, qui dirige actuellement le pays, a ordonné à quiconque est en possession des documents de cesser leur publication et de les livrer immédiatement au poste militaire le plus proche. Le Conseil a évoqué des préoccupations liées à la sécurité nationale.
Des militants et des défenseurs des droits de l'homme craignent que la disparition des dossiers puisse nuire aux chances qu'un nouveau gouvernement civil puisse poursuivre des responsables pour les abus commis par la Sécurité d'Etat.
"C'est une chance unique pour qu'ils [les agents de la Sécurité d'Etat] répondent de leurs actes, mais dans la mesure où l'accès aux documents n'a pas été conforme à une procédure [judiciaire] définie, c'est problématique, » explique Heba Morayef, chercheur au bureau du Caire de Human Rights Watch. « Certains sont entre les mains d'organisations militantes assez responsables, mais d'autres se retrouvent un peu partout. »
Les manifestants ont plaidé en faveur de la saisie des documents, affirmant que l'autorité intérimaire ne les avait pas mis en sécurité et qu'ils étaient menaces d'être perdus ou détruits s'ils ne les avaient pas pris. Comme s'il confirmait cette thèse, le procureur général d'Egypte a ordonné lundi l'arrestation de 47 agents de la Sécurité d'Etat pour leur implication dans la destruction de documents.

Ce lundi, les manifestants n'avaient rien fait pour arrêter la publication. Ils ont constitué une banque de données en ligne genre WikiLeaks pour les documents qu'ils ont posté sur Facebook et ailleurs.

Abdel-Fattah a été choquée par ce que des amis lui ont transmis alors qu'elle attendait samedi près de l'entrée du complexe de la Sécurité d'Etat au Caire.
Elle avait été arrêtée en 20078 après l'appel à la grève générale qu'elle avait lancé pour attirer l'attention sur les sort des travailleurs Egyptiens. Ce luundi, elle a fourni à McClatchy des éléments de son dossier dont 16 pages de courriers électroniques qu'elle avait envoyés et reçus sur son compte Gmail, et un résumé d'une conversation de deux heures qu'elle avait eue via le service téléphonique basé sur Skype.
Une photo d'elle souriante était fixée à un des documents.
Le premier lot de documents reçu par Abdel-Fattah concernait un échange par courier électronirque qu'elle avait eu avec une Américaine du National Endowment for Democracy, une organisation à but non lucratif basée à Wahington et financée par les Etats Unis, qui promeut la démocratie dans le monde. L'organisation l'avait invitée à animer une discussion via Skype sur les activités en faveur de la démocratie menées par des jeunes.
Abdel-fattah avait accepté, alors l'agent de la Sécurité d'Etat qui surveillait ses courriers électroniques avait recommandé la coupure de sa connexion internet au moment prévu afin d'empêcher sa participation, selon les documents.
"J'ai d'abord ri," declare Abdel-Fattah. "Comme c'est stupide de leur part de penser que couper ma connexion internet pourrait m'arrêter. J'avais toujours la possibilité d'aller chez des amis pour utiliser internet. »
Puis elle a parcouru ses conversations très personnelles par téléphone et courrier électronique avec son ex mari. Son militantisme, son activité professionnelle et sa vie privée, tout était mis à nu, avec des indications sur les endroits où se trouvaient des copies de sauvegardes des documents.
Elle est rentrée chez elle démoralisée. Puis elle a pris rendez-vous pour la fin de semaine avec un avocat pour discuter de la constitution d'un dossier contre les agents dont les noms apparaissent dans son dossier.

(Sabry est correspondant particulier pour McClatchy)

Lamis Andoni sur la démocratie dans le monde arabe et le sionisme

C'est la première fois que je poste un article de Lamis Andoni, cette journaliste américano-palestinienne, elle est née à Bethléem en Palestine occupée, qui collabore avec la chaîne télévisée du Qatar Al Jazeera.
Lamis Andoni s'intéresse à la perception qu'a le gouvernement des Etats Unis du bouleversement politique qui affecte le monde arabe, l'Egypte tout particulièrement, dans sa relation avec la question palestinienne.
Elle insiste notamment sur l'illusion qu'entretiennent certains en Occident sur l'effet « normalisateur » des relations avec le régime sioniste que pourraient avoir ces évolutions, comme si la question de Palestine n'était pas d'une importance cardinale pour tous les peuples arabes.
Et en effet, des gouvernements arabes démocratiquement élus ne pourront que réaffirmer haut et fort l'exigence de justice pour le peuple palestinien que veut l'immense majorité des peuples du monde arabe.
Si certains en Occident se font des illusions sur les dispositions des démocrates Arabes à l'égard de l'entité sioniste, cette dernière ne s'en fait aucune. Ce n'est pas pour rien que le ministre sioniste de la « défense » Ehud Barak a décidé de racketter à nouveau le peuple américain pour exiger qu'il accepte de subventionner l'Etat délinquant à hauteur de 20 milliards de dollars.

Lamis Andoni (au centre)
Si des gouvernements démocratiques sont formés au Moyen Orient, ils ne suivront pas les ordres de Washington.
Par Lamis Andoni, Al Jazeera 9 mars 2011 traduit de l'anglais par Djazaïri

Barack Obama, le président des Etats Unis, n'a toujours pas complètement saisi l'essence des révolutions en cours dans le monde arabe. Il semble sincèrement considérer que les peuples qui manifestent pour la démocratie dans la région sont dans une démarche pro-occidentale, si ce n'est pro-israélienne.
"Toutes les forces que nous voyons à l'œuvre en Egypte sont des forces qui devraient naturellement être en phase avec nous, et devraient être en phase avec Israël – si nous prenons les bonnes décisions maintenant et si nous comprenons ce mouvement de l'histoire, » a récemment déclaré Obama à un groupe de Démocrates en Floride.
Je ne sais pas vraiment comment Obama a abouti à cette conclusion, mais il est soit terriblement mal informé, soit un adepte fervent de la pensée magique.
Ses propos font cependant écho aux analyses effectuées par de nombreux spécialistes Américains dont certains se sont félicités du fait que les slogans hostiles à l'Amérique et à Israël n'étaient pas prédominants dans les soulèvements récents et en cours.
Il est vrai que les manifestants ne font pas d'Israël un thème central.
Mais dire que ces forces pourraient être des alliés naturels d'Israël et de l'Occident, c'est aller beaucoup trop vite en besogne dans une analyse très inexacte de la situation. Le président des Etats Unis fait une lecture erronée du message des masses contestataires arabes.

Réécrire l'histoire
 
De la Tunisie à l'Egypte en passant par Bahrein et dans de nombreux endroits, des manifestants ont appelé à des gouvernements libres et responsables devant le suffrage populaire. Des dizaines d'années d'amère expérience leur ont montré que des gouvernements non représentatifs ont souvent la volonté d'accepter – ou à tout le moins sont incapables de résister à – la subordination aux diktats politiques et économiques de l'Occident, des Etats Unis en particulier.
Le traité de paix de 1979 entre Israël et l'Egypte, par exemple, n'a pas été signé par un gouvernement arabe démocratiquement élu mais a été conclu malgré une forte opposition – qui persiste à ce jour – dans le plus grand pays du monde arabe. De la même façon, il est peu probable que les accords de Camp David de 1979 auraient été signés si on en avait référé au peuple égyptien qui, sans être dissuadé par l'alliance des gouvernements qui se sont succédés en Egypte avec Washington et leurs liens étroits avec Tel Aviv, a continué à résister à toutes les tentatives pour imposer des relations normalisées avec Israël.
Au fil des ans, le peuple égyptien a montré à maintes reprises – par des manifestations, dans la presse et même dans l'expression cinématographique – qu'il s'opposait aux politiques des Etats Unis dans la région et à l'agression israélienne contre les Palestiniens.
Mais maintenant, certains experts, des officiels Américains anciens et actuels veulent réécrire l'histoire – et peut-être se convaincre eux-mêmes dans la foulée – en affirmant que l'animosité populaire envers Israël était simplement un effet des tentatives du régime de Moubarak pour détourner l'attention de ses propres tares. 

Jackson Diehl, un éditorialiste du Washington Post, a même blâmé l'ancien régime égyptien d'avoir délibérément maintenu une paix froide avec Israël et d'avoir parfois tenu tête aux Etats Unis. « Imaginez une Egypte qui s'oppose régulièrement à l'Occident dans les forums internationaux tout en faisant campagne sans relâche contre Israël. Un gouvernement qui distille un ignoble antisémitisme dans sa presse, gèle les relations avec Israël et prend l'habitude de rejeter publiquement « l'interférence » dans ses affaires par les Etats Unis. Un régime qui permet au Hamas d'importer dans la bande de Gaza des tonnes de munitions et des roquettes iraniennes. » écrivait Diehl au sujet du régime de Moubarak dans un article publié le 14 février.
Diehl semble penser qu'une Egypte démocratique sera plus amicale envers les Etats Unis et Israël qu'une dictature qu'il a caractérisée comme trop peu coopérative. La même idée a été exposée par Condoleeza Rice, l'ancienne secrétaire du Département d'Etat US, qui a soutenu que la crainte par Moubarak de la « rue arabe » l'avait empêché d'adhérer complètement aux politiques des Etats Unis à l'égard du conflit israélo-palestinien.
Mais ce que Rice et d'autres ne semblent pas réaliser – malgré le fait que leurs propres déclarations l'admettent implicitement – c'est que les insuffisances supposées de Moubarak reflétaient sa prise de conscience des limites qu'il ne pouvait pas dépasser dans son soutien aux politiques américaines sous peine de provoquer la colère populaire.
Les régimes arabes ont toujours cherché à calmer leurs oppositions en soutenant du bout des lèvres la cause palestinienne, parce qu'ils comprennent la place qu'elle occupe dans la psyché arabe. Et si les révolutions ont révélé que cette tactique ne suffisait plus à contenir les forces d'opposition, on a tort de supposer que le nouvel état d'esprit arabe est par nature compatible avec une posture plus amicale à l'égard d'un pays qui continue à occuper le territoire palestinien et à déposséder le peuple palestinien.

Définir la démocratie
 
Ce genre de lecture faussée de la situation n'est pas induit par les faits maispar une attitude orientaliste qui a longtemps dominé la pensée américaine et de larges secteurs des media américains.
Pour la culture politique dominante aux Etats Unis, soutenir la politique de Washington est considéré comme synonyme d'un comportement et d'une pensée démocratiques, alors que s'opposer au point de vue des Etats Unis et à Israël est jugé comme dérivant d'un état d'esprit captifs et arriéré. De ce point de vue, un état d'esprit de victimisation imaginaire nourrit l'hostilité et la résistance contre Israël.
Mais c'est en réalité cette façon de penser qui est franchement antidémocratique. Si nous admettons que les valeurs démocratiques sont universelles et si nous nous écartons d'une interprétation occidentale ethnocentrique, nous constaterons que le rejet de l'occupation est totalement conforme aux idéaux de liberté et de dignité humaine – deux composantes supposées à part entière de la pensée démocratique.
Tout comme le refus de la discrimination racial atteste d'une croyance dans la liberté, il en va de même du refus d'accepter purement et simplement les occupations américaine et israélienne des territoires arabes et la subordination des peuples arabe.
Donc, sauf si Obama parle de mettre un terme à l'occupation de l'Irak par les Etats Unis et à l'occupation israélienne de la Palestine, pourquoi donc irait-il s'imaginer que les révolutionnaires Arabes qui se sont levés contre leurs oppresseurs pourraient être des alliés naturels des Etats Unis ?
Mais certains analystes et officiels Américains sont en quête de toute interprétation qui leur permettrait de dissocier le soutien des Etats Unis à l'occupation israélienne des relations entre l'Amérique et le monde arabe. En soutenant que la question palestinienne n'st plus centrale dans la pensée arabe, ils imaginent que les Etats Unis peuvent simplement imposer une solution qui garantisse l'hégémonie israélienne dans la région sans tenir compte du droit du peuple palestinien à l'autodétermination.
Ceux qui à Washington et à Tel Aviv ont voulu minimiser le rôle de la cause palestinienne dans la vie politique arabe, seraient bien inspirés de lire un article du fameux blogueur et militant Egyptien Hossam el-Hamalawy dans The Guardian où il fait valoir que ce sont les manifestations de solidarité avec l'intifada palestinienne de 2000 et les manifestations de 2003 pour protester contre la guerre des Etats Unis en Irak qui ont été les précurseurs de la révolution égyptienne.

L'illusion selon laquelle ces mouvements contre l'injustice de la dictature et l'injustice de l'occupation entreront d'une manière ou d'une autre en contradiction l'une avec l'autre traduit une interprétation gravement erronée des sentiments des masses arabes – sauf, bien sûr, si Obama espère simplement se servir de ce mauvais raisonnement pour justifier la perpétuation de politiques toutes aussi mauvaises dans la région.

Lamis Andoni est politologue et spécialiste du Moyen Orient et des affaires palestiniennes